L'objectif de ce blog est de proposer une vision normalisatrice du monde actuel la moins déformée possible, accessible à tout un chacun(e) et évolutive, dans le but de mettre à la disposition de tous et toutes, tous âges confondus, quelques piste serieuses pour une de conscience et des actions collectives optimistes et néanmois réalistes..
L'objectif de ce blog est de proposer une vision normalisatrice du monde actuel la moins déformée possible, accessible à tout un chacun(e) et évolutive, dans le but de mettre à la disposition de tous et toutes, tous âges confondus, quelques pistes serieuses pour une prise de conscience et des actions collectives optimistes et néanmois réalistes..
Ce Blog s'adresse à tout le monde et à tout un chacun(e) et son but est de suciter une prise de conscience collective de "certaines choses", ainsi que d'indiquer des moyens d'action radicaux à vaste échelle, ici et maintenant. Mais un peu de patience, quand même.. j'ai pa phini.. cé pa prai...
Rapport du Groupe de haut niveau
13 novembre 2006
Nations Unies
New York, 2006
asdf
Note
Les appellations utilisées et la présentation des données correspondantes n’impliquent de la
part du Secrétariat de l’Organisation des Nations Unies aucune prise de position quant au
statut juridique des pays, des territoires, villes ou zones, ou de leurs autorités, ni quant au tracé
de leurs frontières ou limites.
L’expression « pays ou zone » utilisée dans le texte et les tableaux de la présente publication
s’entend également, suivant le cas, des territoires ou zones.
Alliance des civilisations des Nations Unies
Pour plus d’informations, veuillez visiter le site Web
de l’Alliance des civilisations :
Table des matières
Partie I
I. Réduire les divisions du monde ....................................................................................... 3
II. Principes directeurs .......................................................................................................... 5
III. Le contexte mondial ........................................................................................................ 7
Vue d’ensemble .................................................................................................................... 7
Identités et perceptions ........................................................................................................ 8
Émergence de l’extrémisme ................................................................................................. 9
IV. La dimension politique .................................................................................................... 13
Récits historiques ................................................................................................................ 13
Relations entre les sociétés occidentales et musulmanes .......................................................... 13
Tendances dans les sociétés musulmanes ............................................................................... 15
V. Vers une alliance des civilisations : recommandations de politique générale ................... 21
Le Moyen-Orient ............................................................................................................... 21
Autres recommandations de politique générale ..................................................................... 23
Partie II
VI. Principaux champs d’action ............................................................................................. 29
L’éducation ......................................................................................................................... 29
La jeunesse ......................................................................................................................... 32
Les migrations .................................................................................................................... 34
Les médias .......................................................................................................................... 35
VII. Recommandations ........................................................................................................... 37
L’éducation ......................................................................................................................... 37
La jeunesse ......................................................................................................................... 40
Les migrations .................................................................................................................... 43
Les médias ......................................................................................................................... 45
VIII. Mise en place des recommandations ............................................................................... 49
annexes
Annexe 1 : Termes de référence du Groupe de haut niveau ........................................................ 53
Contexte ............................................................................................................................. 53
Le Groupe de haut niveau .................................................................................................. 53
Structure de soutien ............................................................................................................ 54
Annexe 2 : Membres du Groupe de haut niveau ......................................................................... 55
Annexe 3 : Contribution au Groupe de haut niveau de l’Alliance des civilisations
par M. André Azoulay et M. Hubert Védrine sur le conflit israélo-palestinien .............. 57
Autres documents utiles ............................................................................................................. 61
Partie I
I. Réduire les divisions du monde
1.1 Le monde dans lequel nous vivons est déséquilibré de façon alarmante. Pour beaucoup
d’entre nous, le siècle passé a apporté un progrès, une prospérité et une liberté sans précédent.
Pour d’autres, il aura été une période d’assujettissement, d’humiliation et de dépossession.
Le monde dans lequel nous vivons est un monde de grandes inégalités et de
paradoxes : un monde où le revenu des trois personnes les plus riches est supérieur au
revenu combiné des pays les moins développés; où la médecine moderne fait des miracles
tous les jours mais où 3 millions d’individus meurent chaque année de maladies
que l’on peut prévenir; où notre connaissance des univers éloignés est plus grande que
jamais, mais où 130 millions d’enfants n’ont aucun accès à l’éducation; où la communauté
internationale semble parfois impuissante face aux conflits et aux génocides en dépit de
l’existence d’institutions et de traités multilatéraux. Pour la majorité des hommes, l’affranchissement
de la misère et l’affranchissement de la peur semblent plus insaisissables
que jamais.
1.2 Nous vivons aussi dans un monde de plus en plus complexe, où les perceptions polarisées,
alimentées par l’injustice et l’inégalité, mènent parfois à la violence et aux conflits,
menaçant ainsi la stabilité internationale. Au cours des quelques dernières années, les
guerres, l’occupation et les actes de terreur ont exacerbé la suspicion et la peur mutuelles
dans et entre les sociétés. Certains leaders politiques et secteurs des médias, ainsi que
des groupes radicaux, ont exploité ce contexte en érigeant des images-miroir reflétant
un monde formé de cultures, de religions ou de civilisations mutuellement exclusives,
historiquement différentes et destinées à la confrontation.
1.3 L’inquiétude et la confusion causées par la théorie d’un « choc des civilisations » ont malheureusement
déformé les termes du discours sur la véritable nature du problème auquel
est confronté le monde. L’histoire des relations entre les cultures ne se réduit pas à des
guerres et des confrontations. Elle comporte également des siècles d’échanges constructifs,
de fertilisations croisées et de coexistence pacifique. De plus, classer des sociétés
mouvantes et diversifiées sous des étiquettes trop strictes de civilisations interfère avec
des méthodes plus éclairantes de compréhension des questions d’identité, de motivation
et de comportement. Les scissions entre les puissants et les impuissants ou entre les riches
et les pauvres ou encore entre les multiples groupes politiques, classes, professions et nationalités
ont plus de valeur explicative que de telles catégories culturelles. Effectivement,
ces derniers stéréotypes servent uniquement à figer des opinions déjà polarisées. Pire
encore, en favorisant la fausse idée que les cultures sont sur une trajectoire de collision
inévitable, elles aident à transformer des disputes négociables en des conflits d’identité
apparemment intraitables et qui captivent l’imagination populaire. Il est donc essentiel
de lutter contre les stéréotypes et les idées fausses qui figent les schémas d’hostilité et de
méfiance entre les sociétés.
1.4 Dans ce contexte, le besoin de jeter des ponts entre les sociétés, de promouvoir le dialogue
et la compréhension, et de forger la volonté politique collective pour traiter les déséquilibres
mondiaux, n’a jamais été aussi grand. Cette tâche urgente constitue la raison
d’être de l’Alliance des civilisations. Instituée par le Secrétaire général des Nations Unies
en 2005 avec le coparrainage des Premiers Ministres d’Espagne et de Turquie, l’Alliance
des civilisations affi rme un large consensus parmi les nations, les cultures et les religions,
à savoir que toutes les sociétés sont reliées dans leur humanité et interdépendantes dans
leur quête de stabilité, de prospérité et de coexistence pacifique.
1.5 L’Alliance cherche à traiter des divisions croissantes entre les sociétés en réaffi rmant un
paradigme de respect mutuel entre des peuples de traditions culturelles et religieuses
différentes et en incitant à mobiliser une action concertée tendant vers ce but. Cet effort
reflète la volonté de la grande majorité des peuples de rejeter l’extrémisme dans toutes les
sociétés et de soutenir le respect pour la diversité culturelle et religieuse. Pour conduire
cette initiative, le Secrétaire général a constitué un Groupe de haut niveau, formé de personnalités
éminentes. Ce document constitue leur rapport1. Basé sur l’analyse du GHN,
il examine les relations de sociétés diversifiées et analyse l’émergence de la tendance actuelle
à l’extrémisme, en portant une attention particulière aux relations entre les sociétés
occidentale et musulmane, en gardant à l’esprit que de telles caractéristiques ne reflètent
pas la grande diversité existant dans chacune d’elles. Il recommande un programme
d’action applicable par les États (au niveau national, régional et local), les organisations
internationales et la société civile qui, il faut l’espérer, aidera à diminuer l’hostilité et à
promouvoir l’harmonie entre les nations et les cultures du monde.
Ce rapport reflète le point de vue consensuel des membres du Groupe de haut niveau; il n’implique pas un
accord universel sur tous les points.
II. Principes directeurs
2.1 Une alliance des civilisations doit être basée, de par sa nature même, sur une perspective
multipolaire. En tant que tel, le GHN a été guidé dans ses délibérations par des principes
qui définissent un cadre pour la promotion d’une culture de dialogue et de respect entre
toutes les nations et toutes les cultures. La Charte des Nations Unies, la Déclaration
universelle des droits de l’homme de 1948, qui cherche à libérer l’espèce humaine de la
peur et de la misère, ainsi que les autres documents fondamentaux sur les droits culturels
et religieux2 constituent la référence de base pour ces principes, comme indiqué dans la
liste ci-dessous.
2.2 Un monde de plus en plus interdépendant et globalisé ne peut être réglementé que par
l’application de la loi et un système multilatéral effi cace, avec le système des Nations
Unies en son centre. Cela requiert l’adhésion au droit international et traités internationaux,
y compris tous les droits et devoirs relatifs à la conduite de la guerre tels que définis
dans le Droit international humanitaire (en particulier les conventions de Genève), le
respect des institutions qui les établissent et le soutien aux mécanismes qui arbitrent les
violations de ces règles.
2.3 Un respect complet et cohérent des droits de l’homme constitue le fondement pour des
sociétés stables et des relations internationales pacifiques. Ces droits comportent l’interdiction
de la torture physique et mentale; le droit à la liberté de religion; et le droit à la
liberté d’expression et d’association. L’intégrité de ces droits repose sur leur nature universelle
et inconditionnelle. Ces droits doivent donc être considérés comme inviolables,
et tous les États, les organisations internationales, les acteurs non gouvernementaux et les
individus doivent s’y conformer en toutes circonstances.
2.4 La diversité des civilisations et des cultures est une caractéristique essentielle des sociétés
humaines et un moteur pour le progrès humain. Les civilisations et les cultures reflètent
la grande richesse et le grand héritage de l’espèce humaine; leur nature est de se chevaucher,
interférer et évoluer en relation les unes avec les autres. Il n’existe pas de hiérarchie
entre les cultures, chacune d’entre elles ayant apporté sa contribution à l’évolution de
l’humanité. L’histoire des civilisations est en fait une histoire d’emprunts mutuels et de
fertilisations croisées permanentes.
2.5 La pauvreté mène au désespoir, à un sens de l’injustice et d’aliénation qui, lorsque associés
avec des griefs politiques, peuvent favoriser l’extrémisme. L’éradication de la pauvreté réduirait
ces facteurs liés à la marginalisation économique et à l’aliénation, et elle doit par
conséquent être poursuivie de manière agressive, ainsi que souhaité dans les Objectifs de
développement du Millénaire.
2.6 Le terrorisme ne peut jamais être justifié. Afin de parvenir à permettre aux institutions
internationales et aux gouvernements de stopper le terrorisme, nous devons aborder toutes
les conditions qui y mènent, reconnaître les relations existant entre la paix, la sécurité,
le développement économique et social, et les droits de l’homme. À ce sujet, la Stratégie
mondiale des Nations Unies contre le terrorisme, récemment approuvée, constitue un
point de repère important.
2.7 Une gouvernance démocratique représentative des citoyens et à l’écoute de leurs besoins
et aspirations constitue le meilleur moyen donné aux individus pour atteindre leur
plein potentiel. Pour parvenir au succès, les systèmes démocratiques doivent émerger
organiquement de la culture au sein de chaque société, en reflétant ses valeurs partagées
et adaptées aux besoins et aux intérêts de ses citoyens. Cela n’est possible que lorsque les
peuples sont libres et se sentent maîtres de leur destin.
2.8 La religion est une dimension de plus en plus importante pour de nombreuses sociétés
et une source de valeurs pour les individus. Elle peut jouer un rôle décisif pour favoriser
l’appréciation des autres cultures, religions et modes de vie afin d’aider à développer
l’harmonie entre eux.
III. Le contexte mondial
Vue d’ensemble
3.1 Les développements politiques et technologiques au XXe siècle ont soulevé l’espoir et fait
entrevoir la possibilité d’une période d’harmonie sans précédent entre les nations et d’une
grande amélioration du bien-être mondial. Effectivement, beaucoup a été réalisé. La
coopération multilatérale et l’activisme de la société civile ont ouvert la voie à un certain
nombre de développements positifs dans les relations internationales, dont l’interdiction
de l’usage des mines terrestres, la constitution de tribunaux pénaux internationaux et
l’inauguration d’un vaste ensemble d’initiatives coopératives destinées à éradiquer les
maladies ou à combattre la pauvreté. Cependant, en dépit de ces réalisations, un malaise
général continue d’être ressenti dans de nombreux milieux, concernant l’état du monde.
Il existe un sentiment largement répandu que les institutions multilatérales, constituées
pour faire progresser les principes universels et pour améliorer le bien-être général, sont
ineffi caces principalement à cause d’un manque de soutien de la part des plus grandes
puissances, et une véritable peur que la perspective d’un avenir plus pacifique, stable et
prospère pour la jeunesse actuelle ne soit remis en cause. Dans certains cas, ce pessimisme
est le résultat de dynamiques locales, nationales ou régionales particulières, mais
il existe également un contexte mondial plus large qu’il faut prendre en considération.
3.2 En termes sociaux, politiques et économiques, l’Occident conduit la globalisation et en
même temps semble menacé par certaines de ses tendances. Les puissances occidentales
maintiennent une puissance politique, économique et militaire écrasante dans le monde,
dont une influence disproportionnée dans les organisations multilatérales politiques et
économiques. Des frontières perméables, des flux croissants de populations depuis les
pays pauvres vers les pays riches, des communautés immigrées non intégrées et les débordements
transfrontaliers des facteurs économiques, environnementaux, sanitaires, et
même de sécurité physique, ont mis en évidence aussi bien l’interdépendance des sociétés
que les fossés grandissants entre elles.
3.3 En termes de bien-être économique, les inégalités de revenus ont continué d’augmenter
au cours des dernières décennies, et des études actuelles montrent que l’intégration
croissante dans l’économie mondiale a en fait exacerbé les divergences dans la croissance
économique des pays. Ainsi, plus de la moitié de l’humanité mène encore une vie de
privations, et le fossé entre les riches et les pauvres, aussi bien entre que dans les nations,
semble se creuser inexorablement. Les systèmes sanitaires et éducatifs des pays en développement
restent inadaptés. La destruction de l’environnement s’intensifie, la prolifération
des armes nucléaires, biologiques et chimiques semble échapper à tout contrôle
effi cace, et les ventes mondiales d’armes, aussi bien offi cielles qu’illégales, échappent à
tout contrôle.
3.4 En termes de bien-être politique, il existe une perception grandissante que les principes
universels sur les droits de l’homme et la gouvernance démocratique responsable
ne sont vigoureusement défendus que dans les seuls cas où ils sont perçus par certains
États comme servant leurs propres intérêts — une approche sélective qui sape la légitimité
des institutions multilatérales, mandatées pour élaborer, faire progresser et défendre
ces principes. Des discours éloquents d’appui à la démocratie perdent toute pertinence
lorsque des gouvernements démocratiquement élus sont isolés et parfois renversés par des
pays puissants.
3.5 Les mécanismes et les technologies permettant les interactions entre les communautés
semblent s’être développés plus rapidement que notre volonté politique collective à les
utiliser pour améliorer le bien-être de tous. Ce contexte constitue un terrain fertile à
l’émergence de politiques identitaires qui peuvent, en retour, conduire à de violentes tensions
entre les communautés et alimenter des relations d’hostilité entre elles.
Identités et perceptions
3.6 Des identités culturelles différentes font partie intégrante de la richesse de l’expérience
humaine, et, à ce titre, doivent être respectées et favorisées. En particulier, les traditions
et les coutumes jouent un rôle décisif dans le développement et la transmission de l’identité
moderne. Mais la poussée inexorable vers un monde « globalisé » a constitué un défi
pour les identités collectives dans plusieurs régions du monde, dont l’Amérique latine,
l’Afrique et l’Asie. Les progrès réalisés dans la seconde moitié du XXe siècle ont établi la
possibilité pour des nations et des cultures différentes de communiquer plus facilement,
de négocier leurs intérêts sur un terrain d’action plus égalitaire et de poursuivre des intérêts
communs, tout en conservant leurs identités distinctives et leurs systèmes de croyances.
Ce que beaucoup pensent avoir émergé au lieu de cela est un système international
offrant la perspective du bien-être économique pour certains, en contrepartie d’une plus
grande conformité et homogénéisation des cultures, se terminant par la dislocation des
familles et des communautés causée par l’urbanisation, la négation ou l’appropriation
des styles de vie traditionnels et la dégradation de l’environnement. Dans ces cas où les
communautés pensent qu’elles doivent affronter la marginalisation, les perspectives sombres
pour le futur, ou même l’oppression et l’élimination, il est inévitable que certaines y
répondent en affi rmant leur identité première avec plus de vigueur.
3.7 Dans les sociétés démocratiques, lorsque des groupes partageant une histoire de discrimination
et de victimisation réclament l’égalité des droits et de la participation politi-
que, ces réclamations peuvent être traitées de manière pacifique à l’aide, par exemple, de
mesures d’action affirmative. Dans des systèmes politiques n’offrant pas de canaux pour
faire entendre les griefs, des groupes politiques et militaires émergent souvent et préconisent
l’usage de la violence pour obtenir réparation. Perçus comme des mouvements de
libération par certains, ils sont considérés comme des menaces à la sécurité nationale par
d’autres. À l’autre extrémité du spectre, les radicaux à l’affût de gains économiques ou
politiques peuvent exploiter les sentiments d’humiliation ou de privation pour recruter
pour des partis politiques ou pour des groupes militaires formés dans un ordre d’idées
religieux ou ethnique. La projection faussée dans les médias, parfois avec une analyse
substantielle, mais plus souvent en des termes superficiels et simplistes, aggrave les perceptions
mutuellement négatives.
Émergence de l’extrémisme
3.8 L’exploitation de la religion par des idéologues dont l’intention est d’acquérir le public
à leurs causes a conduit à la fausse perception que la religion elle-même est une cause à
l’origine des conflits interculturels. Il est par conséquent essentiel de dissiper les malentendus
et de donner une évaluation objective et informée du rôle de la religion dans la
politique des temps modernes. Effectivement, une relation symbiotique entre la religion
et la politique est peut-être en train d’émerger de nos jours, chacune influençant l’autre.
À titre d’exemple pris dans le passé, l’entreprise coloniale apparemment laïque de la
« mission de civilisation » ou la conviction de « destinée évidente » du XIXe siècle avaient
en réalité des racines religieuses profondes. Inversement, les plates-formes ouvertement
religieuses de certains mouvements contemporains cachent des ambitions politiques qui
s’approprient la religion à des fins idéologiques.
3.9 Du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, de nombreuses élites intellectuelles et
politiques ont présumé que la modernisation viendrait à bout de la vitalité religieuse. Au
fur et à mesure que les êtres humains devenaient plus riches, jouissaient d’une plus grande
liberté politique et parvenaient à de plus hauts niveaux d’éducation, l’argument qui prévalait
était que la laïcisation et le laïcisme, en tant que principes légaux et politiques, progresseraient
également, reléguant la religion à un rôle beaucoup moins important dans
les événements mondiaux. Mais au cours des dernières décennies, quasiment toutes les
principales religions du monde ont remis en question cette hypothèse et se sont établi un
rôle en politique. Dans quelques sociétés il y a un appui grandissant pour un plus grand
rôle de la religion dans la vie publique. La plupart de ces sociétés expriment ce souhait de
manière pacifique, souhait persistant dans un monde que beaucoup considèrent comme
étant de plus en plus hostile à la foi. Mais une petite proportion de groupes religieusement
motivés participe à des actes de violence à travers le monde.
III. Le contexte mondial 9
3.10 À ce stade, il est important de clarifier notre compréhension de certains termes communément
utilisés. Le « fondamentalisme » est un terme occidental forgé par les chrétiens
protestants et qu’on ne peut pas appliquer directement à d’autres communautés. Il est
fréquemment utilisé pour décrire des mouvements perturbés par la marginalisation de la
religion dans la société laïque et souhaitant rétablir son rôle central. Bien que ces mouvements
soient en fait hautement novateurs et même non orthodoxes, ils appellent souvent
à un retour aux racines de la tradition religieuse et à une adhésion littérale aux textes et
principes de base indépendamment des facteurs historiques. Malgré l’imprécision dans
l’utilisation de ce terme, il est important de noter ici que de tels mouvements existent
dans la plupart des traditions religieuses. De plus, ils ne sont pas naturellement violents.
Leur dénominateur commun est une déception profonde de la modernité laïque ainsi
qu’une peur de celle-ci, que beaucoup d’entre eux ont expérimentée comme étant invasive,
amorale et dépourvue de signification plus profonde. L’extrémisme, d’autre part,
préconise des mesures radicales à la poursuite d’objectifs politiques. Il n’est pas de nature
religieuse et on le rencontre également dans des mouvements laïques. Dans certains cas,
les idéologies fondamentaliste et extrémiste peuvent être utilisées pour justifier des actes
de violence et même des attaques terroristes sur des civils.
3.11 Il est impératif de reconnaître qu’aucune des religions mondiales n’excuse ou n’approuve
le massacre d’innocents. Toutes font la promotion d’idéaux de compassion, de justice et
de respect pour la dignité de la vie. Cependant, dans un grand nombre de conflits récents
dans plusieurs régions du monde, la religion a été exploitée pour justifier l’intolérance,
la violence et même la privation à la vie. Récemment, un nombre considérable d’actes de
violence et de terrorisme a été commis par des groupes radicaux à la frange des sociétés
musulmanes. À cause de ces actions, l’Islam est perçu par certains comme une religion
fondamentalement violente. Les affi rmations à ce sujet sont au mieux inexactes et au
pire motivées par la malveillance. Elles approfondissent les séparations et renforcent une
animosité mutuelle dangereuse entre les sociétés.
3.12 L’extrémisme et le terrorisme ne sont pas motivés uniquement par des interprétations
exclusivistes de la religion, et les acteurs non gouvernementaux ne sont pas les seuls à
les utiliser. En effet, des motivations séculaires et politiques ont été responsables de
quelques règnes de terreur les plus horribles jamais connus de mémoire humaine, dont
l’Holocauste, les répressions stalinistes en Union soviétique, et les génocides plus récents
au Cambodge, dans les Balkans et au Rwanda, tous perpétrés par des puissances étatiques.
En somme, un examen rapide du XXe siècle nous montre qu’aucun groupe, aucune
culture, région géographique ou orientation politique ne possède un quelconque monopole
sur l’extrémisme et les actes terroristes.
III. Le contexte mondial 11
3.13 Partout où des communautés pensent qu’elles doivent affronter la discrimination, l’humiliation
ou la marginalisation persistante basée sur l’ethnicité, la religion ou d’autres
critères d’identité, elles vont être enclines à affi rmer leur identité de manière plus agressive.
Tant que la source du ressentiment persiste, et en particulier lorsqu’elle est aggravée
par une humiliation grandissante ou par le manque d’espoir pour un processus politique
normal, les leaders modérés se battront toujours pour être au diapason de ceux qui entretiennent
les sentiments de colère collective et proposent l’amitié et la réparation par
le biais d’idéologies exclusivistes, de politiques de confrontation et de la violence. Des
contre-mesures effi caces ne peuvent pas être uniquement basées sur l’attaque des adeptes
de telles idéologies; en fait, de telles tactiques enflammeront vraisemblablement les
sentiments mêmes qu’elles cherchent à éradiquer. L’unique solution durable consiste à
aborder les causes du ressentiment et de la colère qui rendent les idéologies exclusivistes et
violentes attirantes en premier lieu. Nulle part les idéologies exclusivistes, les perceptions
d’hostilité, l’arrogance culturelle et les stéréotypes des médias ne se sont plus dangereusement
combinés avec les conflits alimentés par des injustices perçues et réelles que dans
les relations entre les sociétés occidentale et musulmane.
IV. La dimension politique
Récits historiques
4.1 En se basant sur les efforts prodigués par le dialogue entre les civilisations3 et sur d’autres
initiatives en rapport4, l’Alliance des civilisations doit examiner, dans le cadre d’une approche
multipolaire et complète, l’état des relations entre des sociétés contemporaines
diverses, ainsi que leurs visions mondiales et leurs perceptions mutuelles qui façonnent
ces relations. L’analyse se concentre ici sur les relations entre les sociétés occidentale et
musulmane, bien que l’approche suivie par le Groupe de haut niveau pour cette question
puisse servir de référence pour réduire d’autres divisions dans l’intérêt de l’établissement
de la paix et de l’harmonie.
4.2 En dépit de périodes historiques de confrontations et de conflits entre les adeptes des trois
principales religions monothéistes — conflits qui étaient plus souvent de nature politique
que religieuse —, il est important de noter qu’une coexistence pacifique, des échanges
commerciaux bénéfiques et des enseignements réciproques ont marqué les relations entre
christianisme, islam et judaïsme depuis les premiers temps jusqu’à nos jours. Au Moyen
Âge, la civilisation islamique était une importante source d’innovation, d’acquisition des
connaissances et de progrès scientifique, qui ont contribué à l’émergence de la Renaissance
et du siècle des Lumières en Europe. Historiquement, sous le règne musulman, les
juifs et les chrétiens étaient généralement libres de pratiquer leur foi. Beaucoup parmi
eux ont pu atteindre des postes élevés en politique dans les empires andalou, abbasside
et ottoman, et les juifs en particulier ont trouvé refuge dans les empires musulmans à
différentes périodes de l’histoire afin de fuir la discrimination et la persécution. De la
même façon, au cours des derniers siècles, les développements politiques, scientifiques,
culturels et technologiques en Occident ont influencé de nombreux aspects de la vie dans
le monde musulman, et de nombreux musulmans ont envisagé d’immigrer vers les nations
occidentales en partie pour les libertés politiques et les opportunités économiques
qu’elles offraient.
Relations entre les sociétés occidentales et musulmanes
4.3 Des récits incomplets de l’histoire ancienne sont utilisés par des mouvements radicaux
pour peindre un portrait inquiétant de communautés de croyance historiquement différentes
et mutuellement exclusives, destinées à la confrontation. De tels récits historiques
3 Se référer à l’Agenda mondial pour le dialogue entre les civilisations (A/60/259).
4 En particulier, la Déclaration et le Programme d’action pour une culture de la paix à laquelle il est fait référence,
conjointement avec le Dialogue entre les civilisations et l’Alliance des civilisations, au paragraphe 144
des Résultats du Sommet mondial 2005 de l’Assemblée générale des Nations Unies.
déformés doivent être contrés. Plus important pour les objectifs de ce rapport est le fait
que cette histoire n’explique pas les conflits actuels ou la montée de l’hostilité entre les
populations occidentale et musulmane. Au contraire, les racines de ces phénomènes se
situent dans des évolutions qui se sont produits aux XIXe et XXe siècles, et qui ont commencé
avec l’impérialisme européen et ont conduit aux mouvements anticolonialistes et
à un héritage de confrontations entre eux.
4.4 La partition de la Palestine par les Nations Unies en 1947, en envisageant l’établissement
de deux États — la Palestine et Israël — avec un statut spécial pour Jérusalem, mena à
l’établissement de l’État d’Israël en 1948, déclenchant une série d’événements qui continuent
d’être parmi les plus tortueux dans les relations entre les sociétés occidentale et
musulmane. L’occupation permanente de la Palestine et d’autres territoires arabes par
Israël et le statut non résolu de la ville de Jérusalem — une ville sainte aussi bien pour les
musulmans, les chrétiens que les juifs — ont persisté, avec le consentement apparent de
gouvernements occidentaux, et constituent ainsi les principales causes de ressentiment et
de colère contre les puissances occidentales dans le monde musulman. Cette occupation
a été perçue, dans le monde musulman, comme une forme de colonialisme, conduisant
beaucoup à croire, à tort ou à raison, à une collusion entre Israël et « l’Occident ». Ces
ressentiments et ces perceptions furent exacerbés plus encore par les récentes représailles
disproportionnées d’Israël dans la bande de Gaza et au Liban.
4.5 Dans un autre contexte critique, le Moyen-Orient émergeait comme une source vitale
d’énergie cruciale pour la prospérité et la puissance. Les puissances de la guerre froide
rivalisaient d’influence dans les pays stratégiques de la région, riches en ressources, souvent
sous la forme d’interventions militaires et politiques qui contribuèrent à freiner le
développement de ces pays et se sont finalement retournées contre les pays puissants avec
des conséquences qui continuent à se faire ressentir jusqu’à aujourd’hui. L’un de ces événements
fut le coup de 1953 en Iran, dont les répercussions mirent en évidence à la fois les
limites et les dangers d’une interférence étrangère dans le développement politique d’un
pays.
4.6 L’invasion et l’occupation de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1979 créa un autre
front de confrontation. Dans le cadre de la politique occidentale de soutien à l’opposition
religieuse pour contenir le communisme, les États-Unis et leurs alliés, dont quelques
gouvernements musulmans de la région, renforcèrent la résistance afghane, les « moudjahiddins
», et ont finalement forcé le retrait soviétique en 1989. Après une période d’instabilité,
le régime des Taliban prit le contrôle du pays, soutenant Al Qaeda, fomentant une
hostilité profonde contre l’Occident et déclenchant une série d’événements qui devaient
marquer le début du nouveau millénaire.
IV. La dimension politique 15
4.7 Les attaques terroristes perpétrées par Al Qaeda contre les États-Unis en septembre
2001 ont été condamnées quasi universellement, indépendamment de la religion et de la
politique, et ont montré l’hostilité profonde de ce groupe extrémiste. Elles ont provoqué
des représailles musclées contre le régime des Taliban en Afghanistan. Par la suite, ces
attaques ont été présentées comme l’une des justifications de l’invasion de l’Irak, dont le
lien avec l’attaque n’a jamais été établi de manière convaincante, ce qui a alimenté dans
les sociétés musulmanes une perception d’agression injuste de la part de l’Occident.
4.8 Dans le contexte des relations entre les sociétés musulmane et occidentale, la perception
de doubles normes dans l’application du droit international et la protection des droits de
l’homme est particulièrement aiguë. Des rapports sur les punitions collectives, les massacres
ciblés, les tortures, les détentions arbitraires, les extraditions, ainsi que le soutien aux
régimes autocratiques, contribuent à un sentiment accru de vulnérabilité dans le monde,
en particulier dans les pays musulmans, et à une perception de la politique occidentale de
deux poids deux mesures. Les déclarations affi rmant que l’Islam est fondamentalement
violent, ainsi que des affi rmations similaires faites par certains dirigeants politiques et
religieux en Occident, y compris l’utilisation de termes tels que « terrorisme islamique »
et « fascisme islamique », ont contribué à une augmentation alarmante de l’islamophobie,
ce qui a davantage exacerbé les craintes musulmanes de l’Occident.
4.9 Inversement, les attaques violentes contre des populations civiles en Occident, y compris
des attentats suicides à la bombe, des enlèvements et des actes de torture, ont conduit
à une atmosphère de suspicion, d’insécurité et de peur en Occident. De nombreuses
personnes en Occident ressentent également la politique de deux poids deux mesures de
la part de dirigeants musulmans. Effectivement, alors que les opérations militaires occidentales
sont largement condamnées par les musulmans, il n’en est pas de même pour
les conflits intramusulmans. Les violences sectaires entre shiites et sunnites dans certains
pays musulmans et les atrocités commises contre des civils à Darfour, par exemple, n’ont
pas conduit à une condamnation généralisée dans le monde musulman.
4.10 Ces perceptions réciproques de la politique de deux poids deux mesures contribuent au
climat de suspicion et de défiance qui sape les relations entre les sociétés musulmane et
occidentale.
Tendances dans les sociétés musulmanes
4.11 Vers la fin de l’époque coloniale, de nombreux penseurs musulmans ont encouragé leurs
communautés à s’adapter aux changements. Suite à l’indépendance, plusieurs dirigeants
musulmans s’embarquaient dans des programmes de modernisation pour conduire leurs
populations au développement. Ces politiques furent souvent perçues par les parties reli-
gieuses comme faisant partie d’un programme de laïcisation. Les décennies plus récentes
ont été le témoin du développement d’un ensemble diversifié de mouvements religiopolitiques,
vaguement appelés « islamistes », qui ont acquis de la crédibilité et un soutien
populaire en partie dus à leur prestation de services sociaux nécessaires aux secteurs déshérités
de la société, particulièrement dans les domaines de la santé et de l’éducation primaire.
Ils s’opposent à nombre de régimes dirigeants qui sont largement perçus comme
n’ayant pas réussi à fournir suffi samment de bien-être économique et social à leurs populations.
4.12 Dans l’évaluation des relations entre les sociétés occidentale et musulmane, il est important
de noter que l’activisme islamiste ne produit pas nécessairement du militantisme
islamiste dans les sociétés, et que ce dernier ne conduit pas automatiquement à
une confrontation violente avec l’Occident. C’est l’invasion de certains pays musulmans
par des forces militaires occidentales et leur présence permanente dans ces pays, combinées
avec la suppression de mouvements politiques dans certains pays musulmans, qui
constituent, parmi d’autres, les causes des manifestations de violence. Comme le montre
clairement l’Histoire, et dans de nombreux pays, la répression politique ainsi que la prolongation
de l’occupation mènent à une résistance violente. Cela soulève la question des
forces dynamiques en action dans le monde musulman, qui affectent les relations entre
les sociétés musulmanes et le reste du monde.
4.13 Le problème actuel dont souffre une grande partie du monde musulman ne peut pas
être uniquement attribué à l’interférence étrangère. Un débat interne entre les forces
progressives et régressives porte sur un ensemble de questions sociales et politiques à
travers le monde musulman ainsi que sur l’interprétation de la loi et des traditions islamiques.
En termes simples mais clairs, la résistance au changement dans plusieurs sociétés
musulmanes est à l’origine de leur position désavantagée par rapport à d’autres sociétés
qui progressent rapidement à l’époque contemporaine. Il semble qu’il y ait une prise de
conscience grandissante parmi les musulmans que l’autoritarisme et le conformisme qui
ont marqué beaucoup de leurs sociétés dans les siècles passés constituent de sérieux inconvénients
dans un monde de plus en plus intégré et interdépendant. Il semble évident
que toutes les sociétés musulmanes tireraient profit d’un dialogue et d’un débat accrus
afin d’identifier ces facteurs internes à leurs propres sociétés qui ont inhibé leur développement
et leur pleine intégration dans les communautés politiques, économiques et
intellectuelles mondiales, ainsi que pour générer des idées sur la manière de surmonter
ces obstacles.
4.14 Dans certains cas, des personnalités religieuses autoproclamées ont capitalisé sur une
demande populaire pour une direction religieuse afin de préconiser des interprétations
étroites et déformées des enseignements islamiques. Ces personnalités dépeignent faus-
sement certaines pratiques culturelles, telles que les crimes d’honneur, les châtiments
corporels et l’oppression des femmes, comme étant des exigences religieuses. Ces pratiques
ne sont pas seulement en contradiction avec les normes internationalement reconnues
des droits de l’homme, mais, aux yeux de nombreux érudits musulmans respectés,
n’ont aucun fondement religieux. Ces érudits ont montré qu’une lecture saine des écritures
et de l’histoire islamiques conduirait à l’éradication et non pas à la perpétuation de
ces pratiques.
4.15 Beaucoup de ces pratiques sont en rapport direct avec le statut des femmes. Dans certaines
sociétés musulmanes, des personnalités religieuses mal informées, parfois alliées
avec des régimes politiques conservateurs peu éclairés, ont réussi à restreindre considérablement
l’accès des femmes à la vie publique et professionnelle, entravant ainsi leurs
perspectives et potentiels d’auto-accomplissement. L’effet sur ces femmes, sur la société
dans son ensemble, ainsi que sur les générations futures, a été d’inhiber le développement
économique et social ainsi que le pluralisme démocratique. Ce problème ne peut
être résolu que par des lois qui garantissent une totale égalité des sexes, conformément
aux normes internationalement reconnues sur les droits de l’homme. De telles mesures
auront plus de chances de réussir si elles sont appuyées par une éducation religieuse basée
sur une saine interprétation des enseignements religieux. Il est à noter cependant que
dans de nombreuses régions du monde, y compris dans des pays occidentaux, de nombreux
progrès doivent encore être accomplis par rapport au statut des femmes.
4.16 Qui l’emportera dans ces luttes intramusulmanes est un point central non seulement
pour l’avenir des sociétés musulmanes, mais également pour leurs relations futures avec
le reste du monde, et voilà pourquoi nous abordons ce sujet ici. Il est évident que ces
tensions ne peuvent être résolues que par les sociétés musulmanes elles-mêmes. Alors
qu’il n’existe pas de rôle évident que les non-musulmans pourraient jouer, les activistes
et gouvernements occidentaux en particulier devraient éviter certaines actions qui ont
des répercussions négatives sur les débats qui ont lieu dans les sociétés musulmanes. La
propagation par les médias occidentaux et les autorités offi cielles d’explications ultrasimplifiées,
qui blâment l’Islam en tant que religion ou encore qui opposent faussement les
activistes laïques aux activistes religieux, a un effet préjudiciable. Cela inclut les couvertures
par les médias qui accordent du temps et de l’espace uniquement aux voix religieuses
les plus extrémistes du monde musulman et aux idéologues les plus antimusulmans
de l’Occident pour les contrer. De la même manière, quelques médias produits dans les
pays musulmans, et présentant des portraits largement ou totalement négatifs des autres
communautés, alimentent la polarisation. L’utilisation d’expressions telles que « terrorisme
islamique » en Occident et « croisés modernes » dans le monde musulman exacerbe
l’hostilité mutuelle.
4.17 Parmi les débats intramusulmans qui affectent le plus directement les relations avec les
sociétés occidentales, il y a celui concernant le concept de « jihad ». La notion de jihad
est une notion riche de significations nuancées, allant de la lutte entre le bien et le mal
qui est intrinsèque à chaque individu (souvent nommée le « grand » jihad dans l’Islam),
jusqu’au recours aux armes pour la défense de sa communauté (le « petit » jihad). De plus
en plus, ce terme est utilisé par les extrémistes pour justifier la violence, sans prendre en
considération le contexte historique et les exigences religieuses associées, pour lesquelles
la majorité des érudits musulmans s’accordent pour dire qu’elles doivent justifier son application.
Lorsque de telles exhortations à la violence de la part de factions radicales sont
relevées et amplifiées par les médias et les dirigeants politiques occidentaux, la notion de
« jihad » perd les multiples significations et connotations positives qu’elle contient pour
de nombreux musulmans, et devient associée uniquement aux significations négatives et
violentes qui lui ont été faussement attribuées.
4.18 Pour beaucoup de musulmans, les seuls succès perçus pour se débarrasser de l’occupation
ou de la domination politique par les puissances occidentales au cours des trente dernières
années ont été ceux obtenus par des mouvements religio-politico-militaires et des acteurs
non gouvernementaux. La capacité de ces groupes, qui sont perçus comme étant militairement,
économiquement et politiquement submergés par les nations occidentales, à
résister avec succès par une guerre asymétrique à l’invasion et à l’occupation engendre des
sentiments de solidarité et de soutien. La peur de la domination occidentale est tellement
aiguë et répandue que l’appui aux mouvements de résistance existe même parmi ceux
qui ne partagent pas les idéologies politiques ou religieuses de ces groupes, ou qui sont
préoccupés par les effets à long terme que leur ascension pourrait avoir sur les libertés
politiques et sociales. Il n’est par conséquent pas surprenant que dans les secteurs des sociétés
musulmanes les plus aliénés et frustrés, et où règne un sentiment d’impuissance et
de victimisation, la rhétorique révolutionnaire des mouvements religio-militaires les plus
extrémistes y trouve un sol fertile et un appui solide.
4.19 De plus, les actions de ces groupes, qui ont tous émergé dans le contexte de l’opposition
politique, se démarquent nettement des échecs perçus des régimes offi ciels de nombreux
pays musulmans. En effet, beaucoup parmi ces régimes sont perçus comme incapables
de résister à l’interférence étrangère ou comme de proches alliés de certaines nations
occidentales perçues comme soutenant l’occupation de pays musulmans ou la répression
de coreligionnaires musulmans.
4.20 Dans ce contexte, il existe une perception grandissante dans et au-delà du monde musulman
que des distinctions doivent être faites entre des mouvements nationaux qui résistent
à l’occupation étrangère, d’une part, et des groupes terroristes avec des ambitions
mondiales, d’autre part. Cette vision n’est pas unanimement partagée dans la commu-
nauté internationale. Les groupes de résistance devraient être encouragés à poursuivre
leurs objectifs par le biais de la participation pacifique dans les processus politiques et
de la représentation démocratique. Pour les groupes terroristes mondiaux, un « choc des
civilisations » est un slogan bienvenu et opportun pour attirer et motiver un réseau peu
étoffé d’agents et de partisans. Nous devons dire clairement que, pour nous, aucun objectif
politique, qu’il provienne d’une injustice historique ou d’une provocation contemporaine,
ou qu’il soit le fait d’organisations de résistance, de groupes militants mondiaux,
ou d’États, ne peut justifier de prendre comme cible des civils et des non-combattants.
De telles actions doivent être condamnées sans équivoque possible.
V. Vers une alliance des civilisations :
recommandations de politique générale
Le Moyen-Orient
5.1 En ce qui concerne les relations entre les sociétés musulmane et occidentale, nous devons
reconnaître les réalités contemporaines qui façonnent les points de vue de millions de
musulmans : l’endiguement du conflit israélo-palestinien, la violence en Afghanistan, et
le conflit de plus en plus violent en Irak.
5.2 Nous devons insister sur l’urgence croissante de la question palestinienne, qui est une
cause majeure du fossé toujours grandissant entre les sociétés musulmane et occidentale.
À cet effet, il est de notre devoir d’exprimer notre opinion collective qu’en l’absence d’une
solution juste, digne et démocratique, basée sur la volonté de tous les peuples impliqués
dans ce conflit, tous les efforts, y compris les recommandations contenues dans ce rapport,
entrepris pour réduire le fossé et contrer les hostilités entre les sociétés ne produiront
vraisemblablement qu’un résultat limité.
5.3 Le fait que nous insistons sur le conflit israélo-palestinien n’est pas pour impliquer qu’il
constitue la cause manifeste de toutes les tensions entre les sociétés musulmanes et les
peuples occidentaux. D’autres facteurs créent également du ressentiment et de la mé-
fiance, parmi eux la crise en spirale en Irak, l’instabilité permanente en Afghanistan, et
des problèmes internes aux sociétés musulmanes, ainsi que les attaques terroristes sur les
populations civiles dans de nombreux pays. Cependant, nous pensons que la question
israélo-palestinienne a pris une valeur symbolique qui déteint sur les relations interculturelles
et politiques entre les partisans des trois principales religions monothéistes, et bien
au-delà de son périmètre géographique limité.
5.4 Parvenir à une solution juste et durable à ce conflit requiert du courage et une vision
audacieuse de l’avenir de la part des Israéliens, des Palestiniens et de tous les pays en
mesure d’influencer la situation. Nous croyons fermement que tout progrès sur ce front
repose sur la reconnaissance de la légitimité des aspirations nationales aussi bien palestiniennes
que juives, et sur l’établissement de deux États pleinement souverains et indépendants,
coexistant côte à côte dans la paix et la sécurité.
5.5 La réalisation de cet objectif nécessitera qu’Israël non seulement accepte mais aussi facilite
l’établissement d’un État palestinien viable. Les accords de paix impliquant Israël,
l’Égypte et la Jordanie montrent que de telles initiatives constructives, prises en
conformité avec le droit international, sont possibles. De plus, les termes de référence
sur lesquels toutes les parties se sont accordées à la Conférence de Madrid en 1991, l’ini-
tiative de paix prise par le président Clinton en 2000 et la proposition de paix présentée
par la Ligue arabe lors de sa réunion à Beyrouth, Liban, en 20002, montrent clairement
que le cadre pour un accord à grande échelle existe et que la volonté politique peut être
suscitée.
5.6 À ce sujet, la reconnaissance mutuelle des récits concurrents qui se sont formés suite à
l’établissement de l’État d’Israël est de la plus grande importance. Pour la majorité des
Juifs et des Israéliens, cet événement était le résultat d’une longue aspiration à construire
une patrie juive et a été immédiatement suivie d’une attaque des pays arabes voisins. Pour
les Palestiniens ainsi que pour une majorité des peuples du monde musulman, l’établissement
de l’État d’Israël a été vécu comme un acte d’agression qui a conduit à l’expulsion de
centaines de milliers de Palestiniens et à l’occupation de leurs terres. Il est bon de noter
que ces récits concurrents sont reflétés par des interprétations divergentes de l’histoire récente
: récits différents pour décrire les conflits, l’occupation et les efforts de négociation
pour la paix.
5.7 Un Livre blanc sur le conflit israélo-palestinien. Les récits concurrents des Palestiniens et
des Israéliens ne peuvent pas être entièrement réconciliés, mais ils doivent être mutuellement
reconnus afin de jeter les fondations d’un règlement durable. À cette fin, nous
recommandons la création d’un « livre blanc » qui analyserait la situation israélo-palestinienne
objectivement et sans passion, en donnant la parole aux récits concurrents des
deux parties, en revoyant et diagnostiquant les succès et les échecs des initiatives de paix
passées, et en établissant clairement les conditions nécessaires pour mettre fin à cette
crise. Ce document pourrait ensuite constituer une fondation solide pour le travail des
décisionnaires clés, dans leurs efforts pour résoudre ce conflit. Une analyse judicieuse et
rationnelle montrerait clairement au peuple palestinien que le prix de ces soixante années
d’incompréhension et de stigmatisation est pleinement reconnu, et en même temps elle
contribuerait à exorciser les peurs des Israéliens. Par là-même, ceux qui recherchent une
solution juste à ce conflit verront leur position renforcée, et les extrémistes de toutes
sortes seront affaiblis car ils ne seront plus les champions d’une cause qu’ils avaient pu
s’approprier parce qu’elle avait été gardée sous silence ou délibérément ignorée par la
communauté des nations.
5.8 Un processus de paix multilatéral revigoré. Comme mesure supplémentaire pour un effort
renouvelé pour résoudre les problèmes au cœur de la crise du Moyen-Orient, le Groupe
de haut niveau appelle à une reprise du processus politique, y compris la tenue, dès que
possible, d’une conférence internationale sur le processus de paix au Moyen-Orient, à
laquelle participeraient tous les acteurs au conflit, dans le but de rechercher un accord de
paix complet et détaillé.
5.9 Des accords internationaux avec l’Irak et l’Afghanistan5. La communauté internationale devrait
répondre en faisant preuve de responsabilité à la crise politique et humanitaire en
Irak. Le Groupe de haut niveau exprime son soutien total aux efforts de la Ligue arabe
pour arriver à un consensus politique local en Irak et à l’application totale de l’Accord
international avec l’Irak. De la même façon, bien que dans un contexte régional différent,
le Groupe de haut niveau exprime son soutien total à l’Accord international récemment
initié avec l’Afghanistan.
5.10 Pluralisme politique dans les pays musulmans. Un des facteurs contribuant à la polarisation
entre les sociétés musulmane et occidentale et à la montée de l’extrémisme dans ces relations
est constitué par la répression des mouvements politiques dans le monde musulman.
Par conséquent, il y va de l’intérêt des sociétés aussi bien musulmane qu’occidentale
que les instances dirigeantes dans le monde musulman fournissent un espace permettant
une totale participation des partis pacifiques, qu’ils soient religieux ou laïques. À cette
fin, les gouvernements étrangers devraient être cohérents dans leur soutien aux processus
démocratiques et ne pas interférer lorsque les résultats ne correspondent pas à leurs
objectifs politiques. Cet appel au développement du pluralisme politique s’applique non
seulement aux pays du Moyen-Orient ou du monde musulman en général, mais à toutes
les nations.
Autres recommandations de politique générale
5.11 Un engagement renouvelé pour le multilatéralisme. Comme mentionné dans ce rapport, de
nombreux problèmes parmi ceux auxquels est confrontée la communauté internationale
ne peuvent être traités effi cacement que dans un cadre multilatéral. Il incombe donc aux
États de renforcer les institutions multilatérales, particulièrement les Nations Unies, et
de soutenir les efforts de réforme qui renforceront la capacité et la performance de ces
institutions.
5.12 Un respect total et cohérent du droit international et des droits de l’homme. La polarisation
entre les communautés s’accroît lorsque les règles universelles sur les droits de l’homme
sont appliquées, ou sont perçues comme étant appliquées, de manière sélective. Par
conséquent, l’établissement d’un dialogue véritable entre les nations du monde dépend
d’une compréhension commune des principes internationaux sur les droits de l’homme
et d’un engagement universel quant à leur application totale et cohérente. En particulier,
ce dialogue doit être fondé sur le respect des droits individuels (y compris la liberté de
conscience, la liberté d’expression et la protection contre la torture et les traitements
inhumains ou dégradants) tels que définis dans la Déclaration universelle des droits de
l’homme, les Conventions de Genève et les autres documents fondamentaux, ainsi que
sur la reconnaissance de l’autorité des tribunaux pénaux internationaux.
5.13 Des politiques migratoires coordonnées, en accord avec les règles sur les droits de l’homme. Les migrations sont le mieux gérées lorsque les politiques migratoires sont coordonnées entre
les pays d’origine, de transit et de destination des migrants et lorsqu’elles sont en accord
avec les règles sur les droits de l’homme, le droit international humanitaire et les accords
internationaux qui gouvernent la protection des réfugiés et les personnes déplacées dans
leur propre pays.
5.14 Le combat contre la pauvreté et les injustices économiques. Une alliance des civilisations ne
peut être pleinement réalisée que dans un cadre international comportant l’engagement
de tous les pays à travailler à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement.
L’urgence de cette question peut à peine être exagérée. Les inégalités mondiales
augmentent à un rythme vertigineux. En Afrique, la moitié de la population vit avec
moins d’un dollar par jour. Bien que ce continent compte pour presque un sixième de la
population mondiale, il représente moins de 3 % du commerce mondial et est à la traîne
dans d’autres domaines, dont l’investissement, l’éducation et la santé6. Ces problèmes
doivent être traités de manière urgente, étant donné que le fossé grandissant entre les
riches et les pauvres alimente de manière importante le ressentiment et érode la solidarité
mondiale.
5.15 Protection de la liberté de culte. La liberté de religion et la liberté de culte sont des droits
fondamentaux qui doivent être garantis par tous les pays et toutes les communautés de
foi. Par conséquent, une attention particulière doit être portée au respect des monuments
religieux et des lieux saints, vu que leur signification va au cœur même des individus et
de l’identité religieuse collective. La violation et la profanation de lieux de culte peuvent
gravement détériorer les relations entre les communautés et provoquer le risque de déclencher
une violence généralisée. Conformément à la résolution adoptée par l’Assemblée
générale des Nations Unies en 20017, nous pensons que les gouvernements devraient
adopter une position forte contre la profanation des lieux saints et assumer la responsabilité
de leur protection. Nous lançons également un appel à la société civile et aux orga-
nisations internationales pour aider à promouvoir une culture de tolérance et de respect
pour toutes les religions et tous les sites religieux.
5.16 L’exercice d’un leadership responsable. Bon nombre des problèmes alimentant les tensions
entre les communautés se situent à la croisée des chemins de la politique et de la religion.
Un de ces problèmes est constitué par l’impact du discours inflammatoire parfois utilisé
par les dirigeants politiques et religieux, et l’effet destructeur qu’un tel discours peut avoir
lorsqu’il est diffusé par les médias. Un tel discours alimente la propagation de la haine et
de la méfiance, dont le résultat est l’islamophobie, la xénophobie et l’antisémitisme. Dans
le climat actuel de peur et de suspicion qui crispe les communautés à travers le monde, les
dirigeants et les façonneurs de l’opinion publique ont une responsabilité particulière dans
la promotion de la compréhension parmi les cultures et du respect mutuel des croyances
religieuses et des traditions. Etant donné leur influence et le respect qu’ils inspirent, il est
de leur devoir d’éviter les discours violents ou provocants au sujet des croyances ou des
symboles sacrés des autres peuples.
5.17 L’importance centrale de l’activisme de la société civile. Alors que des mesures politiques sont
nécessaires pour faire progresser chacune des recommandations ci-dessus, une action
politique entreprise sans le soutien de la société civile échoue souvent à instaurer un
changement durable. Le Groupe de haut niveau appelle donc à un plus grand rôle et un
plus grand engagement de la société civile dans les mécanismes pour l’avancement de ses
recommandations et, en particulier, pour une résolution pacifique des conflits.
5.18 Établir des partenariats pour faire progresser une alliance des civilisations. Le Groupe de haut niveau recommande le développement de partenariats, dans le cadre de l’Alliance des
civilisations, avec les organisations internationales partageant ses objectifs, et le renforcement
de leur interaction et de leur coordination avec le système des Nations Unies. Une
attention particulière devrait être portée à ces organisations qui font partie de la famille
des Nations Unies et à ces organisations qui ont déjà coopéré avec le Groupe de haut
niveau de l’Alliance des civilisations, à savoir : l’Organisation des Nations Unies pour
l’éducation, la science et la culture (UNESCO), l’Union européenne, l’Organisation
pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), l’Organisation de la Conférence
islamique (OCI), la Ligue des États arabes, l’Organisation islamique pour l’éducation,
les sciences et la culture (ISESCO), United Cities and Local Governments (UCLG),
et l’Organisation mondiale du tourisme (UNWTO), ainsi que d’autres organisations
internationales et nationales, publiques ou privées.
5.19 Le but premier de l’analyse à la partie I de ce rapport, aussi bien au niveau mondial qu’au
niveau particulier des relations entre les sociétés musulmane et occidentale, est de jeter
les bases et d’affi rmer les fondements moraux pour une action concertée aux niveaux
institutionnel et civil afin de promouvoir l’harmonie interculturelle et d’améliorer la sta-
bilité mondiale. Le reste de ce rapport (partie II : Principaux champs d’action) explore les
principaux moyens grâce auxquels une telle action pourrait être entreprise en analysant
les rôles clés que jouent actuellement l’éducation, la jeunesse, les migrations et les médias
dans les relations entre les sociétés, et propose des actions qui pourraient être menées
dans chacun de ces secteurs pour améliorer ces relations.
Partie II
Vi. Principaux champs d’action
6.1 La résolution des conflits politiques les plus contestés et les plus symboliques a été soulignée
dans la partie I de ce rapport parce que nous la considérons comme de la plus grande
importance pour surmonter les obstacles à l’établissement d’une alliance des civilisations.
En même temps, nous reconnaissons que la crainte mutuelle, la suspicion et l’ignorance
entre les cultures se sont propagées dans les cœurs et les esprits des populations au-delà
du niveau du leadership politique, à tel point que la notion stipulant qu’il existe des différences
essentielles irréconciliables entre les cultures et les religions se pose maintenant de
façon régulière comme explication à un ensemble varié de conflits culturels et politiques.
Ce phénomène inquiétant doit être abordé de façon pragmatique.
6.2 En particulier, les politiques sur l’éducation, la jeunesse, les médias et les migrations peuvent
jouer un rôle crucial en aidant à réduire les tensions multiculturelles et à construire
des passerelles entre les communautés. Le rôle de la partie II de ce rapport est donc de
fournir une vue d’ensemble de ces questions et de proposer des actions qui pourraient être
entreprises pour chacune de ces questions, en reconnaissant les efforts déjà mis en place,
et en proposant des moyens pour élargir, renforcer, relier et construire sur ces efforts. Les
membres du Groupe de haut niveau pensent fermement qu’il y a déjà une préoccupation
suffi sante au sein de la communauté internationale face à la marée montante des conflits
mortels et qu’il existe un désir populaire largement ancré pour les valeurs universelles de
sécurité et de prospérité humaines. Ce qui est demandé, c’est de consolider les voies en
faveur de son expression et de son avancement, et cela constitue un effort auquel tous les
secteurs de la société peuvent participer.
L’éducation
6.3 Les systèmes d’éducation font face aujourd’hui aux défis de préparer les jeunes à un
monde interdépendant qui ébranle les identités collectives et individuelles. L’éducation
sur sa propre histoire stimule le sens de la communauté et de la solidarité, mais doit être
contrebalancée par la connaissance des questions mondiales et par la compréhension et
l’appréciation des autres sociétés et des autres cultures. L’éducation sous ses diverses formes
— dont la musique, les sports, l’art, le théâtre et le cinéma — peut aider à construire
des passerelles entre les communautés et les peuples. Toutes ces vastes perspectives encouragent
les jeunes à s’écarter du type de pensée exclusiviste qui prône que les intérêts
d’un groupe puissent être mis en avant au détriment des autres groupes ou que la
victimisation d’un groupe justifie celle des autres groupes. L’éducation non formelle peut
jouer un rôle clé mobilisateur dans la poursuite de ces objectifs.
6.4 Éducation civique et pacifique : L’éducation civique donne les moyens de traiter les questions
d’identité et d’encourager le respect pour la diversité. Les idéologies radicales favorisent
un monde d’identités mutuellement exclusives. De telles approches peuvent être
contrecarrées en développant le respect pour des cultures différentes par la compréhension
des valeurs partagées et des idéaux. Les citoyens devraient être exposés à ces principes,
consignés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies
et dans la Déclaration universelle sur la diversité culturelle de l’UNESCO, s’ils veulent
évoluer de manière effi cace dans un monde pluraliste.
6.5 Éducation mondiale et interculturelle : Les nations aux populations multireligieuses et multiethniques grandissantes doivent reconnaître le besoin d’une éducation plus inclusive
du monde et de ses peuples. Durant les dernières décennies, de nombreuses universités
et centres de recherche éminents à travers le monde ont prodigué des efforts pour développer
des programmes sur « l’histoire du monde » ou « l’histoire de l’humanité » avec
des approches multipolaires. Des efforts croissants pour enseigner l’histoire du monde
interdisciplinaire au sein des collèges et des écoles contribuent à développer la connaissance
et l’appréciation de la diversité et de l’interdépendance des cultures mondiales, et à
construire un sentiment d’expérience humaine partagée.
6.6 Programmes d’échanges, en particulier aux niveaux postgraduate et scientifique : L’expérience
récente a montré que les programmes d’échanges au niveau scientifique, impliquant des
étudiants postgraduate et des professeurs, peuvent avoir un impact de grande envergure.
Non seulement ces programmes aident à surmonter les incompréhensions culturelles,
mais ils contribuent également au transfert des connaissances, ce qui est un facteur clé
dans la promotion du développement. Des progrès importants seraient réalisés en s’assurant
que les programmes d’échanges comportent un degré plus élevé de réciprocité afin
d’assurer une augmentation des flux Nord-Sud d’échanges scientifiques et de transfert
des connaissances.
6.7 Éducation de la connaissance des médias : L’exposition constante des populations aux
médias, en augmentation à cette époque électronique et numérique, représente un défi
pour l’éducation. L’évaluation des sources d’informations requiert des capacités et une
pensée critique et constitue une responsabilité éducative dont l’importance est souvent
sous-estimée. La capacité de séparer les faits des opinions, d’évaluer les préjugés des
textes et des images et de construire et déconstruire un texte en se basant sur les principes
de la logique constitue un ensemble d’aptitudes enseignables. L’enseignement de la
connaissance des médias n’est pas largement reconnu pour son importance comme un
aspect d’éducation civique et pacifique et, de ce fait, peu de programmes d’enseignement
ont été développés dans le cadre d’une éducation moderne de base.
VI. Principaux champs d’action 31
6.8 Éducation et religion : Le droit de choisir et de pratiquer sa foi sans contrainte fait partie
intégrante de l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de nombreuses
traditions religieuses. Les systèmes d’éducation, y compris les écoles religieuses,
doivent fournir aux étudiants la compréhension et le respect des diverses croyances,
pratiques et cultures religieuses du monde8. Non seulement les citoyens et les leaders
religieux, mais également la société tout entière, doivent avoir une connaissance de base
des autres traditions religieuses que la leur, ainsi que des enseignements centraux sur la
compassion, communs à toutes les religions.
6.9 Éducation et développement : L’accès à l’éducation échappe encore à un grand nombre
de jeunes et de femmes, en particulier dans les pays en voie de développement9. Dans
ces pays où la pauvreté force des parents à faire des choix entre leurs enfants, les filles
sont souvent les premières à être retirées de l’école. Les efforts afin d’augmenter l’accès
à l’éducation aux niveaux primaire, secondaire et tertiaire doivent se poursuivre pour
atteindre Les objectifs du Millénaire pour le développement, en utilisant les moyens
innovants d’étude à distance ainsi que les méthodes traditionnelles visant à augmenter
les occasions pédagogiques.
6.10 Nouvelles technologies et accès à Internet : La faible progression du nombre d’ordinateurs et le manque d’accès à Internet dans les pays en voie de développement, aussi baptisée division
numérique, renforcent les inégalités et retardent l’enseignement multiculturel10. Sans un
accès largement facilité à Internet, en particulier dans les systèmes scolaires, les populations
de ces régions ne pourront pas participer pleinement à ce qui est en train de devenir
le moyen primordial d’accès à l’information pour une interaction multiculturelle dans le
monde. Développer l’accès à Internet dans les pays en voie de développement est nécessaire
si la jeunesse de ces régions doit accéder à une plus grande sélection d’informations et aux
moyens de communiquer avec des personnes d’autres milieux nationaux, ethniques et religieux.
Ces efforts doivent être combinés avec un appui aux outils, ou la création d’outils, et
aux espaces numériques qui favorisent le dialogue interculturel et la compréhension.
8 L’inadéquation des approches éducatives actuelles des relations musulmano-occidentales est reflétée par un certain nombre de sondages d’opinions. Un sondage d’Américains réalisé par Gallup en décembre 2005 a montré que, à la question de savoir ce qu’ils admiraient dans les sociétés musulmanes, la réponse la plus fréquente (32 %) était « rien », suivie par la réponse « je ne sais pas » (25 %). Voir « Americans’ Views of the Islamic World », Gallup Poll News Service, 8 février 2006.
9 D’après l’évaluation de la progression vers Les objectifs du Millénaire pour le développement réalisée par le Fonds des Nations Unies pour la population et publiée à l’occasion de la Journée mondiale de la population le 11 juillet 2006, malgré une augmentation stable et continue depuis 1995 du nombre total des jeunes ayant terminé l’enseignement primaire, il reste 130 millions d’enfants non scolarisés et 133 millions d’analphabètes.
10 Alors que les États-Unis et l’Europe (avec l’Asie de l’Est) enregistrent les taux les plus élevés en termes de possession d’ordinateurs et d’hébergeurs Internet, le taux de pénétration des ordinateurs au Moyen-Orient et en Afrique du Nord n’est que de 18 pour 1 000 personnes, comparé à une moyenne globale de 73,8. Se référer à Pocket-World in Figures, édition 2005, The Economist en association avec Profile Books LTD, Londres, 2004.
6.11 Éducation pour l’emploi et pour la vie : Les défis du développement continuent de focaliser
de nombreux efforts de réforme de l’enseignement presque entièrement sur la nécessité
de préparer les jeunes à l’emploi. Cette focalisation a eu pour conséquence des déséquilibres
dans le système d’éducation, créant une division nette entre éducation technique,
scientifique et mathématique, d’une part, et sciences sociales et humaines, d’autre part;
cette dernière étant dévaluée car perçue comme économiquement improductive. Cette
bifurcation de la connaissance marque une rupture par rapport au consensus grandissant
qui se développe parmi les savants concernant l’importance des approches intégratrices et
multidisciplinaires à l’éducation, approches qui préparent les étudiants aux complexités,
aux ambiguïtés et aux changements permanents qui caractérisent la vie dans un monde
multiculturel.
La jeunesse
6.12 Développer des occasions pour la mobilisation de la jeunesse : La croissance mondiale des
mouvements et des organisations de jeunesse ces dernières années offre de nouvelles occasions
pour la mobilisation de la jeunesse. Les programmes d’échanges d’étudiants, les
activités sportives et l’engagement politique peuvent fournir de nouvelles occasions pour
promouvoir la compréhension multiculturelle et le respect pour la diversité. De plus, soutenir
la participation des jeunes dans les processus de prise de décisions peut être bénéfi-
que à la société tout entière, puisque les jeunes constituent une source d’idées novatrices
et fournissent l’énergie nécessaire au changement positif. À ce sujet, il est extrêmement
important de reconnaître les jeunes non seulement comme une source de mobilisation
mais également comme des acteurs autonomes et des partenaires.
6.13 Programmes d’échanges : Les échanges de jeunes constituent un des moyens les plus effi -
caces pour surmonter les barrières culturelles, mettre en valeur la conscience interculturelle
et favoriser le développement individuel. Il est urgent d’augmenter les programmes
d’échanges entre les populations jeunes de provenances culturelles différentes, basés sur
les modèles et les leçons apprises des expériences euro-méditerranéennes11 et en insistant
sur les échanges entre les pays occidentaux et les pays musulmans12.
11 Cf. en particulier les programmes Erasmus, Leonardo et Socrate, ainsi que le programme EuroMed Youth, tous conduits par l’Union européenne.
12 Une étude récente menée par AEA Consulting (New York) sur les échanges impliquant les États-Unis a révélé que 30 % de la totalité des bourses américaines consacrées aux échanges culturels internationaux sont consacrées aux échanges avec l’Europe (la plus grande part destinée aux échanges toutes régions confondues), alors que seulement 6 % (la part la plus faible destinée aux échanges toutes régions confondues) sont consacrés aux échanges avec le Moyen-Orient. Voir « Cultural & Artistic Exchanges Between the West and Predominantly Muslim Countries, document de travail, 13 mai 2006, Réunion de l’Alliance des civilisations des Nations-Unies » sur le site de
.
VI. Principaux champs d’action 33
6.14 Aliénation socio-économique : Le taux de chômage des jeunes est deux à trois fois plus élevé
que les niveaux nationaux de chômage dans le monde entier. Le problème est particulièrement
aigu pour les jeunes dans certains pays à prédominance musulmane. Le Moyen-
Orient et la zone Afrique du Nord enregistrent le taux le plus bas en ce qui concerne la
participation des jeunes à la force de travail : 40 %, comparé à une moyenne mondiale de
54 %. Des stratégies pour mettre en valeur la participation économique de la jeunesse par
le biais de conseillers d’orientation basés dans les écoles, des stratégies nationales pour
l’emploi de la jeunesse et d’encouragement des jeunes à monter leur entreprise constituent
des moyens importants pour combattre le chômage des jeunes.
6.15 Aliénation culturelle : Différents facteurs jouent un rôle dans l’aliénation culturelle des
jeunes, parmi lesquels le manque de modèles à imiter et les occasions réduites d’exprimer
les problèmes concernant les jeunes dans leurs propres contextes culturels et religieux.
Dans l’arène culturelle, il y a un grand déséquilibre entre les produits représentatifs de la
jeunesse occidentale et ceux qui sont principalement destinés à des publics non occidentaux.
Cela affecte non seulement les possibilités d’un dialogue culturel significatif mais a
également un effet préjudiciable sur la vision que les jeunes ont sur eux-mêmes et sur leur
propre culture.
6.16 Promouvoir la participation : L’implication de la jeunesse au sein de conseils communautaires, d’organisations de jeunesse et d’organes dirigeants des organisations et institutions de la société civile peut fournir aux populations de jeunes des tribunes exceptionnelles
à partir desquelles elles pourraient tenir des rôles constructifs dans leurs communautés.
Globalement, la représentation de la jeunesse a connu une nouvelle croissance ces dernières
années au travers de l’aménagement de tribunes régionales pour la jeunesse. Ces
réseaux fournissent des occasions pour des initiatives telles que l’Alliance des civilisations
afin de rassembler des contributions et d’aider à la mobilisation de la jeunesse issue de
différents milieux culturels, religieux et nationaux.
Les migrations
6.17 La dimension dynamique de la migration : Pratiquement, chaque État est à la fois un pays
d’origine et de destination pour les migrants. Dans un monde aux frontières de plus en
plus perméables, dont les modes de transport et de communication sont en pleine évolution,
et les économies mondialisées, des populations différentes sont amenées à entrer
en interaction par voie de migrations permanentes, présentant ainsi de nouveaux défis,
principalement aux pays d’accueil. La façon dont cette dynamique est dépeinte dans les
médias, discutée par les leaders politiques et culturels, et contrôlée par les décideurs,
déterminera si les populations voient en la diversité accrue une source de force ou une
menace.
6.18 Stratégies proactives pour aborder les migrations : Des stratégies coordonnées aux plans nationaux, régionaux et internationaux sont indispensables pour empêcher le traitement
inhumain et discriminatoire des populations migrantes. La solution ne consiste pas à
ériger des murs autour des nations. Il semblerait que les approches les plus prometteuses
résident dans les efforts communs fournis par les pays d’origine, les pays de transit et
les pays de destination en faveur des grandes populations d’immigrants pour traiter des
raisons de la migration massive. À cet égard, des progrès significatifs seraient accomplis
si les pays les plus riches tenaient leurs engagements concernant l’accroissement de leurs
investissements à destination des pays en voie de développement, car cela, ajouté à la
bonne gouvernance et aux efforts de construction de capacité dans les pays en développement,
aiderait à améliorer les conditions économiques dans ces pays.
6.19 Avantages de la migration : Les migrants contribuent de façon importante au développement
économique, social et culturel des sociétés dans lesquelles ils s’établissent. En
même temps, les travailleurs immigrants représentent une aubaine économique signifi-
cative, souvent au prix de sacrifices personnels considérables, pour leurs pays d’origine.
De plus, les envois de fonds représentent un gros pourcentage des rentrées de change de
ces pays exportateurs de travail.
6.20 Les défis de la migration : L’intégration des communautés immigrées peut présenter un
certain nombre de défis parmi lesquels les diffi cultés pour les immigrés à accéder aux
systèmes éducatifs et sociaux et à surmonter les restrictions de logement et d’emploi, les
barrières permettant de devenir des citoyens à part entière et l’expérience du racisme.
Cependant, l’intégration des populations immigrées musulmanes aux États-Unis et
en Europe présente des défis particuliers, et particulièrement depuis les événements de
2001. Ces populations, qui ont fait l’objet de plus de discriminations, sont de plus en plus
inquiètes, en Europe et aux États-Unis, des empiètements sur les libertés civiles fondamentales.
Cependant, les défis auxquels sont confrontés les immigrants musulmans sont
plus marqués en Europe qu’aux États-Unis. En effet, les immigrants musulmans aux
États-Unis ont, en moyenne, un meilleur niveau d’instruction et sont plus aisés que les
Américains non musulmans13.
6.21 Combattre la discrimination : Des mesures importantes en faveur du développement et
de la mise en place de règles qui facilitent la participation des communautés d’immigrés
au cours normal de la société ont été prises en 1997 par l’adoption de la Stratégie européenne
pour l’emploi, qui cherche à éliminer les barrières à l’emploi pour les travailleurs
migrants et les minorités ethniques, et par l’établissement de l’Observatoire européen des
phénomènes racistes et xénophobes (EUMC). Ces expériences devraient être étendues et
élargies au-delà du contexte européen.
6.22 Appui au dialogue élargi et inclusif à tous les niveaux : Établir des stratégies d’intégration
cohérentes exige un dialogue régulier entre les représentants du gouvernement et des
communautés immigrées, les représentants de la société civile, les organisations religieuses
et les employeurs aux niveaux local, régional, national et international. Alors que
l’engagement informel et ad hoc possède toute sa valeur, les structures institutionnelles
qui soutiennent le dialogue de manière régulière et continue peuvent garantir l’effi cacité
de telles approches par la promotion d’une plus grande intégration. De tels efforts aident
à réaliser un équilibre entre les demandes d’intégration et le besoin de maintenir l’identité
culturelle et religieuse de chacun.
6.23 Leadership : Les leaderships politique, civil et religieux en Occident peuvent aider à donner
le ton pour les discussions concernant l’immigration, en parlant avec force et publiquement
pour la défense des droits des immigrés là où ils sont mis en danger et en
reconnaissant les contributions que les immigrés apportent à la vie et au mode de vie de
leurs communautés.
Les médias
6.24 Comment les médias façonnent nos visions : Les médias sous toutes leurs formes peuvent potentiellement
servir de pont entre les cultures et les sociétés. L’objectif souvent énoncé des
médias est d’informer et d’éduquer les spectateurs et les lecteurs. Cependant, quelquesunes
des pressions les plus fortes dans le monde d’aujourd’hui — le contrôle politique et
les forces du marché — entravent à la fois la production d’émissions d’information et de
programmes de divertissement de qualité qui proposent une description équilibrée des
cultures étrangères. L’accès croissant des populations musulmanes à des informations
produites par des sources musulmanes a accru la prise de conscience populaire des événements
en Palestine, en Irak et en Afghanistan. Les informations qui rendent compte
de la victimisation de coreligionnaires musulmans favorisent la sympathie et la solidarité
publiques. En Occident, un ton bien plus nationaliste, et parfois antimusulman, est devenu
évident dans les informations et les commentaires, surtout depuis les événements du
11 septembre 2001.
6.25 Liberté de la presse et responsabilité : Le journalisme dans de nombreux pays est sujet à un
manque de liberté de la presse; là où une telle liberté existe, les forces du marché et les
sentiments nationalistes ont souvent pour résultat une pratique irresponsable de ces libertés.
Le reportage objectif et la présentation d’une diversité de perspectives sont nécessaires
pour éviter que les stéréotypes et les déformations bloquent le flux des informations
fiables.
6.26 L’impact des médias de divertissement : Les médias de divertissement donnent également
lieu à des perceptions hostiles14. Il y a un besoin urgent d’images équilibrées de musulmans
ordinaires dans les médias occidentaux. Il existe cependant des signes positifs
montrant que, depuis le 11 septembre 2001, les musulmans vivant en Occident deviennent
plus impliqués à Hollywood et dans les productions de films en Europe afin de
produire des représentations plus justes d’eux-mêmes et de leur foi.
6.27 Internet et la révolution numérique : Parallèlement à ces tendances, à la fois dans le monde
occidental et dans le monde musulman, un « nouveau média » est apparu. Internet et le
développement de la production et de la distribution de médias numériques ont ouvert
de nouvelles voies aux consommateurs de médias en les transformant en producteurs
et diffuseurs de médias, et ont fourni les moyens pour une communication accrue de
personne à personne. Bien qu’Internet puisse être utilisé dans des buts destructeurs, il
possède également de grandes possibilités d’applications positives : son ouverture en fait
un réseau idéal pour l’interaction sociale ainsi qu’un forum unique pour l’échange des
idées et des informations. Dans cette optique, Internet procure un mécanisme effi cace
pour combler les divisions culturelles et religieuses, en mettant en relation des activistes
en mesure de promouvoir le dialogue et la compréhension.
Une étude basée sur 900 films américains avec des personnages arabes a trouvé qu’une grande majorité
d’entre eux comportait des caricatures carrément grossières ou racistes. Se référer à Shaheen, Jack G., Reel
Bad Arabs: How Hollywood Vilifies a People. Olive Branch Press, New York, NY, 2001.
VII. Recommandations
Les recommandations de cette partie s’adressent au Système des Nations Unies, aux États, y
compris leurs assemblées et tous leurs niveaux gouvernementaux (nationaux, régionaux, locaux et
municipaux), aux organisations intergouvernementales, aux organisations non gouvernementales
et sociétés au sens large du terme. Elles sont proposées avec une reconnaissance des nombreuses
initiatives et efforts déjà en cours dans ces domaines. Leur avancement nécessiterait le développement
de partenariats au sein de la structure de l’Alliance des civilisations, comme mentionné au
paragraphe 5.18.
L’éducation
Étant donné l’activité importante dans le domaine de l’éducation appropriée aux buts de l’Alliance,
les recommandations dans ce domaine sont orientées dans le sens de l’adaptation et du développement des efforts existants, plutôt que dans celui du lancement d’activités nouvelles.
1. Les gouvernements, les institutions multilatérales, les universités, les experts et les décideurs pédagogiques
devraient travailler séparément et ensemble pour développer une éducation mondiale,
multiculturelle et des droits de l’homme.
Les mesures suivantes devraient être prises :
a. Les gouvernements devraient s’assurer que leurs systèmes d’éducation primaire et
secondaire prévoient un équilibre et une intégration de l’histoire nationale et de la
création d’identité tout en incluant la connaissance d’autres cultures, religions, et
régions;
b. Des agences spécialisées telles que l’UNESCO et l’ISESCO devraient collaborer
avec les centres de recherche pédagogiques et les concepteurs de programmes
d’études sur une base régionale pour rendre les ressources existantes dans ce
domaine (telles les séries consacrées à l’Histoire de l’humanité et au Projet
d’histoires régionales) « prêtes à être enseignées en classe » et développer et mettre
en application une stratégie pour leur diffusion et leur utilisation par les États
membres;
c. De façon similaire, une stratégie pour la diffusion de supports éducatifs concernant
les droits de l’homme devrait être développée, s’appuyant sur les travaux déjà réalisés
par l’UNESCO et l’ISESCO et sur des initiatives couronnées de succès telles que
le Manuel de l’éducation des droits de l’homme de Human Security Network;
d. Les donateurs publics et privés devraient fournir des subventions de recherche et des
fonds destinés à des conférences et des échanges interrégionaux aux établissements
de formation des professeurs où les spécialistes en histoire et géographie du monde
développent du contenu, de la pédagogie et enseignent les ressources pour les
programmes d’études de l’histoire du monde;
e. Les donateurs publics et privés devraient apporter leur soutien aux institutions
savantes pour qu’elles remettent en circulation ces chapitres de l’héritage islamique
traitant du pluralisme, de la rationalité et de la méthode scientifique et afin de les
rendre disponibles en ligne dans de nombreuses langues;
f. Les donateurs publics et privés devraient soutenir les efforts d’éducation visant
le grand public en Occident et dans les pays à prédominance musulmane en
finançant des spectacles d’art, des festivals de films, des excursions éducatives,
et des conférences savantes/éducatives diffusant l’information sur la richesse des
diverses cultures et sur l’importance des interactions culturelles;
g. Développer un fonds conjoint public-privé pour soutenir les chercheurs engagés dans
l’enseignement et la recherche sur le dialogue multiculturel et la compréhension.
2. Des programmes d’éducation aux médias devraient être mis en place dans les écoles, et en particulier au niveau de l’enseignement secondaire, pour aider à développer le sens du discernement et de l’approche critique face aux reportages chez les consommateurs de médias.
Un point de départ utile pourrait se trouver dans des projets tels que l’initiative de l’Organisation
pour la sécurité et la coopération en Europe pour favoriser la sensibilisation
aux médias et le développement de l’éducation à Internet afin de lutter contre les perceptions
erronées, les préjugés et les discours de haine.
3. Les leaders religieux, les décisionnaires pédagogiques et les organisations civiques interconfessionnelles devraient travailler ensemble pour développer des directives collectives d’enseignement des religions.
Il existe plusieurs initiatives interconfessionnelles internationales importantes et de
nombreux comités d’éducation qui recherchent des modèles pour enseigner la religion à
l’école15. Ceux qui sont impliqués dans les efforts en cours devraient collaborer pour développer
un consensus parmi les leaders religieux et les éducateurs sur la nécessité d’enseigner
les religions du monde dans les diverses configurations éducatives, et de rassembler
et diffuser les meilleures pratiques, les directives collectives et les ressources d’instruction
dans cette direction. Le but serait de fournir les matériaux de base qui pourraient être
employés par des écoles et des centres de formation religieux pour enseigner les principales
traditions de foi. Des recommandations et des mécanismes devraient être mis en
place pour s’assurer que les écoles religieuses sont bien reconnues par les autorités locales
et que leurs programmes d’études ne favorisent pas la haine des autres communautés. En
même temps, il ne faudrait prendre aucune mesure à cet égard susceptible de restreindre
la liberté d’éducation ou la liberté de culte.
4. Les gouvernements et les organisations internationales devraient travailler ensemble à rassembler
des jurys de programmes d’études composés d’experts pédagogiques et de représentants des
principales traditions de foi pour réviser les programmes d’études éducatifs couramment employés,
en s’assurant qu’ils comportent bien les critères d’honnêteté, d’exactitude et d’équilibre dans l’exposé des croyances religieuses et qu’ils ne dénigrent aucune foi ou ses adeptes.
Un mécanisme mutuel de révision créerait des règles basées sur l’honnêteté, l’exactitude,
et l’équilibre dans l’enseignement d’autres religions et cultures, aiderait à garantir l’uniformité
de leur application dans diverses régions et encouragerait les pays à travailler
ensemble dans la poursuite de ces buts au travers de leurs systèmes d’éducation.
5. Les États Membres et les organisations multilatérales telles l’Organisation de la Conférence
islamique et l’Union européenne devraient travailler ensemble pour mettre en place des efforts
éducatifs afin de créer les moyens pour favoriser la tolérance interculturelle et le respect, la participation civique et l’engagement social.
Les mesures suivantes devraient être prises :
a. Diffuser des supports éducatifs au travers de réseaux d’éducateurs, d’initiatives
de formation d’enseignants et de la réunion d’administrateurs de programmes.
Les exemples précieux de supports éducatifs à diffuser comprennent le matériel
d’instruction de l’UNESCO et des programmes tels qu’Associated Schools Project
Network (ASPnet), Culture of Democracy, Different Aspects of Islamic Culture,
Tolerance: The Threshold of Peace and Cultures of Peace;
b. Identifier et financer les initiatives qui engagent la jeunesse et les adultes dans une
citoyenneté responsable et créer les moyens pour la participation démocratique,
ceci comprenant les programmes d’études scolaires réguliers, les cours du soir et les
associations civiques. Ces programmes devraient inclure l’éducation des droits de
l’homme et les principes du droit, et devraient développer le matériel pédagogique
pour la connaissance des médias comme rempart contre l’extrémisme par le biais
des médias;
c. Engager les talents de la jeunesse et des adultes dans l’action sociale constructive au
travers de programmes d’apprentissage par le service communautaire et lancer des
modules d’apprentissage par le service communautaire directement rattachés aux
programmes diplômants.
6. Les gouvernements, avec les organisations internationales et avec les sociétés de technologie,
devraient travailler ensemble pour étendre l’accès à Internet, avec une attention particulière
portée aux pays à prédominance musulmane.
L’Organisation de la Conférence islamique (OCI) devrait être le chef de file en exprimant
clairement un objectif ambitieux mais concevable à l’attention de ses États membres
— i. e. il devrait y avoir des ordinateurs avec accès à Internet dans chaque salle de classe
du primaire, du secondaire et à l’université dans le monde musulman en 2020 — en rassemblant
des sociétés de technologie, des investisseurs et d’autres partenaires qui pourraient
aider à la réalisation de cet objectif. Les principaux partenaires mettant en place
des programmes pilotes existants et appropriés et des sociétés de technologie ayant des
programmes dans les pays en voie de développement devraient être consultés et les leçons
tirées de ces expériences diffusées par l’OCI auprès des gouvernements de chacun de ses
États membres. L’OCI devrait également collaborer avec Internet Governance Forum,
établi à la suite du World Summit on the Information Society à Tunis, pour développer
des moyens permettant d’accélérer la mise à disposition et l’accessibilité à Internet
dans les pays musulmans. En plus, la collaboration aux initiatives telles qu’Un ordinateur
portable pour chaque enfant, qui vise à améliorer les occasions d’instruire des millions
d’enfants dans les pays en voie de développement, devrait également être poursuivie
.
7. Les gouvernements devraient restaurer des approches d’éducation holistiques et intégrées en tant que parties intégrantes de la réforme de l’enseignement.
Les efforts de réforme de l’éducation dans de nombreux pays en voie de développement
ont mis l’accent sur l’éducation technique et les aptitudes techniques afin d’enrayer les
taux élevés de chômage. Bien que cela soit une avancée positive, dans certains cas, l’attention
qui a été portée à l’éducation axée sur les métiers a diminué l’attention portée
aux sciences humaines et sociales et a limité la disponibilité de cours dans ces domaines
dans de nombreux pays en voie de développement. Une éducation holistique bien pensée
est inestimable pour le développement de la pensée critique et pour les aptitudes d’interprétation
et d’adaptation, qui deviennent de plus en plus importantes dans un monde
de complexité et de diversité croissantes. Les efforts de réforme de l’éducation devraient
donc chercher à maintenir un équilibre dans le contenu pédagogique, et notamment aux
niveaux primaire et secondaire.
La jeunesse
1. Une alliance mondiale de la jeunesse devrait être établie en tant que mécanisme par lequel la
jeunesse peut contribuer à la mise en place de toutes les recommandations exposées dans ce rapport (pas seulement celles figurant sous le thème de la « jeunesse »).
VII. Recommandations 41
Soutenue par un fonds de solidarité mondial de la jeunesse, cette initiative pourrait débuter
par le rassemblement et la mobilisation de divers réseaux et d’associations de jeunesse
pour favoriser le dialogue, l’alliance et une culture de paix. Ces organisations ont déjà
commencé à travailler ensemble pour organiser des réunions qui donneraient le moyen
aux jeunes de divers milieux d’établir un calendrier d’action à présenter aux leaders mondiaux
afin de gagner leur soutien et leur assistance. En outre, une étude a été conduite
identifiant 468 organisations de jeunes de 125 pays qui pourraient être engagées en tant
que partenaires pour la mise en place du projet.
2. Les États-Unis, l’Union européenne et l’Organisation de la Conférence islamique devraient
fixer un objectif commun consistant à déplacer le nombre d’échanges de jeunes qui se produisent
entre leurs pays du bas de la liste des échanges interrégionaux vers le haut. La priorité devrait
être accordée aux échanges de long séjour, aux échanges de groupes, et aux échanges suffi samment subventionnés pour permettre la participation des couches de la société autres que celles des populations appartenant à l’élite.
Des programmes à succès devraient être développés pour répondre à cette priorité; le
programme Erasmus et le réseau Universia devraient être étendus pour inclure les pays à
prédominance musulmane; le programme EuroMed pour la jeunesse devrait être développé
au-delà de la région méditerranéenne immédiate pour inclure chaque pays d’Europe
et du Moyen-Orient; et le American Peace Corps Program devrait accroître ses
opérations dans les pays à prédominance musulmane. Plus les gouvernements soutiendront
les échanges, plus les donateurs privés seront susceptibles de suivre le mouvement.
Pour s’assurer que la quantité d’échanges ne surpasse pas la qualité, certaines de ces
ressources devraient être consacrées aux trois objectifs corollaires suivants :
a. Augmenter le soutien structurel fourni par les universités et autres institutions
d’accueil pour de tels échanges;
b. Former les acteurs pouvant faciliter les échanges de jeunes par des organisations de
la société civile ayant l’expérience des principes d’éducation non formelle et de la
formation;
c. Produire et diffuser des résultats de la recherche au travers d’approches pédagogiques
utiles pour des échanges réussis. La Commission européenne, Anna Lindh Euro-
Mediterranean Foundation, et des organisations non gouvernementales ayant une
composante recherche et pratique dans leurs activités pourraient faire partie des
partenaires.
3. Des leaders religieux et des acteurs de la société civile devraient mettre en place un réseau de sites Web qui mettraient en contact la jeunesse avec des érudits religieux qui pourraient parler de façon constructive des défis contemporains auxquels sont confrontés les jeunes d’aujourd’hui.
De tels sites pourraient proposer des groupes de discussion conduits par des sommités religieuses,
fournir des interprétations de l’histoire et des écritures religieuses qui récusent
les approches extrémistes, promouvoir des idées et des outils pour que les jeunes puissent
s’impliquer dans leurs communautés, et indiquer des liens vers les réseaux en faveur de
la jeunesse. Puisque ceci impliquerait la création de nouveaux sites Web, l’effort devrait
commencer en conviant les directeurs des sites existants tels que Beliefnet, Islam-Online
et Muslim Heritage en présence des membres concernés de la société civile et des leaders
religieux pour établir des critères d’adhésion au réseau et bâtir une stratégie sur la façon
dont il serait possible de toucher la jeunesse à risque.
4. Les donateurs publics et privés musulmans et occidentaux devraient travailler ensemble pour
établir un fonds culturel et un service de réseau pour mettre en contact des jeunes artistes musulmans, auteurs, musiciens, cinéastes, etc., avec leurs homologues occidentaux et les dirigeants de l’industrie de la culture.
L’objectif consisterait à faciliter la diffusion de la culture musulmane contemporaine vers
d’autres sociétés et, ainsi, de promouvoir la cause du dialogue et de la compréhension.
5. Une coalition des principales parties prenantes devrait être créée afin de développer un consensus sur la stratégie de l’emploi des jeunes. Une coalition d’agences multilatérales et d’organisations de la société civile ayant l’expérience de la stimulation à l’emploi des jeunes devrait être réunie et soutenue pour piloter des initiatives bien ancrées pour l’emploi des jeunes, et en particulier dans les pays où le chômage et l’aliénation des jeunes sont des problèmes majeurs.
Des consultations avec Youth Employment Network16 et des organisations non gouvernementales
dans ce domaine indiquent qu’une telle initiative serait bien accueillie
et que des modèles « tout-en-un » pour l’emploi des jeunes (comprenant la formation
professionnelle, la rédaction de curriculum vitae et la préparation aux techniques d’entretien,
la recherche d’emploi et de stages, l’orientation professionnelle et le financement
par microcrédits) se sont avérés fructueux aux niveaux nationaux.
6. Les agences de donateurs publics et privés devraient soutenir les associations, réseaux et organisations féminines qui font progresser l’éducation des filles, établissent des tribunes pour la participation des femmes à tous les niveaux de la société ou encore mettent en place d’autres projets pour rehausser le statut des femmes.
Dans de nombreux points du globe, les avancées dans le sens de l’égalité des sexes n’enregistrent
aucune progression. 70 % des 130 millions d’enfants non scolarisés sont des
filles. Les femmes représentent les deux tiers des 960 millions d’adultes dans le monde
qui ne savent pas lire et, sur le milliard de personnes les plus pauvres du monde, les trois
cinquièmes sont des femmes et des filles17. Des initiatives aux niveaux local, régional et
national peuvent aider à redresser la balance. En particulier, des associations de soutien
de la société civile dont le but est de fournir de meilleures occasions d’étude, de plus
grandes perspectives d’emploi et de meilleures conditions de vie aux femmes sont promises
à un bel avenir sur le terrain de la lutte contre ces injustices.
Les migrations
Des recommandations dans ce domaine sont faites sachant que les gouvernements ayant
des populations immigrées significatives travaillent déjà de façon sérieuse pour faciliter
l’intégration. Les recommandations ci-après sont le résultat de nos discussions et
sont faites en vue de soutenir les efforts existants dans ce domaine. Les initiatives qui
soutiennent une intégration réussie incluent le Handbook on Establishing Effective Labor
Migration Policies in Countries of Origin and Destination18 et le Forum mondial sur les
migrations internationales et le développement proposé au moment de la rédaction de ce
rapport par le Secrétaire général des Nations Unies.
1. Les gouvernements avec des populations immigrées significatives devraient augmenter les mesures d’incitation, les mécanismes de soutien et les financements pour les écoles et les associations qui travaillent avec des écoles afin d’impliquer les étudiants dans l’apprentissage par le service communautaire et les programmes d’éducation civique.
2. Les gouvernements municipaux et les fondations locales devraient augmenter le soutien pour
l’établissement d’organisations communautaires de jeunesse.
Ces deux programmes aident à situer de jeunes immigrés dans les plus grandes communautés
hors des écoles et fournissent une expérience directe d’interaction sociale et
d’action civique avec d’autres jeunes, ce qui peut réduire les sentiments d’aliénation.
3. Les donateurs publics et privés devraient augmenter le financement des institutions de la société
civile qui travaillent avec les communautés d’immigrants pour développer des mécanismes de
soutien permettant une plus grande participation parentale dans les écoles et fournissant information et éducation pour donner plus de pouvoir aux communautés immigrées.
De tels mécanismes réduiraient les barrières (i. e. barrières linguistiques, diffi cultés de
transport et coûts, pertes de temps pour le travail et les activités domestiques, ainsi que
l’inexpérience des parents dans le domaine de l’école) qui souvent limitent ou empêchent
la participation parentale dans les écoles. De tels efforts pourraient sensiblement contribuer
à réduire l’aliénation sociale de la jeunesse immigrée en minimisant leur expérience
de vie dans « deux mondes différents », l’un habité par leurs familles, et en particulier
leurs parents, et l’autre par leurs pairs et leurs professeurs à l’école. Développer des programmes
de tutelle pour aider des immigrés à mieux comprendre les lois, les coutumes,
et leur apprendre comment s’impliquer dans la société aiderait à maximiser l’intégration.
De même, créer un système d’alerte multilingue pour informer les immigrés des changements
de lois les concernant serait utile.
4. L’Union européenne devrait travailler avec les États Membres pour normaliser et intégrer à travers le continent les données concernant les marchés du travail et du logement, ainsi que celles des services de santé, sociaux, éducatifs et autres services de la communauté afin que les immigrants puissent y avoir accès.
La disponibilité de telles données permettrait à l’Observatoire européen des phénomènes
racistes et xénophobes (EUMC), aux établissements de recherche associés et aux gouvernements
de mesurer l’avancée des efforts en vue de combattre la discrimination contre les
communautés immigrées. Ceci aiderait par conséquent à identifier les politiques et initiatives
des gouvernements, des sociétés et des institutions de la société civile ayant réussi
dans leur combat contre la discrimination de sorte qu’elles pourraient être identifiées (et
peut-être même récompensées publiquement par l’Union européenne), appréciées davantage
(peut-être même citées dans les « rapports annuels des pays »), et dont on pourrait
répliquer les actions ailleurs.
5. Les donateurs publics et privés qui sont concernés par les relations interconfessionnelles et/ou par l’intégration des immigrés devraient augmenter le financement pour le dialogue et l’organisation communautaire au sein des communautés immigrées.
Le soutien accru de telles initiatives permettrait l’apparition d’un leadership communautaire
immigré (comprenant les leaders religieux) qui a intégré avec succès les sociétés
américaines et européennes ainsi que le développement d’associations et de réseaux qui
pourraient servir d’entités représentatives pour s’engager dans des dialogues multiculturels
et interconfessionnels avec d’autres communautés ou avec des agences gouvernementales.
6. Les dirigeants des communautés immigrées et les autorités des pays d’accueil devraient travailler ensemble pour produire de la matière (comme, par exemple, des bulletins d’information sur Internet, des annonces de service public et des circulaires) destinée à promouvoir le respect pour la diversité et les bonnes relations communautaires.
VII. Recommandations 45
7. Les universités et les centres de recherche américains et européens devraient étendre leurs recherches dans les domaines des importantes contributions économiques, culturelles, et sociales apportées par les communautés immigrées à la vie américaine et européenne. De même, elles devraient promouvoir les publications provenant du monde musulman concernant un éventail de sujets propres à l’Islam et au monde musulman.
Une telle recherche soutiendrait ceux qui, dans les secteurs politiques et des médias,
recherchent des données bien fondées sur les rôles intégraux joués par les communautés
immigrées. Le leadership oral public à l’appui des immigrés réduit les sentiments
d’aliénation au sein des communautés immigrées et permet le débat concernant les politiques
d’intégration tout en réduisant au minimum le spectre des sentiments racistes et
xénophobes qui les assombrit. Développer une campagne médiatique pour combattre la
discrimination au travers de messages continuels sur les immigrés, mettant en valeur les
avantages de la diversité du pays, les contributions des immigrés et le danger des stéréotypes
est crucial. La campagne média devrait également mettre l’accent sur le fait que
tous ceux qui vivent dans le pays ont le droit d’exiger et d’obtenir de bons services, de se
plaindre au sujet de la discrimination, et de rechercher la réparation appropriée.
8. Les gouvernements devraient prendre une part active au Forum mondial sur les migrations
internationales et le développement afin d’accroître la coopération et de développer une approche
intégrée aux migrations et au développement.
Ce forum consultatif permettra aux gouvernements d’établir une base de compréhension
commune concernant les zones d’élaboration de la politique migratoire ayant le plus
grand potentiel pour contribuer au développement. Il stimulera également une meilleure
appréciation des avantages que les migrations apportent aux pays d’accueil.
Les médias
1. Les professionnels des médias doivent développer, articuler et mettre en place des codes de conduite spontanés.
La puissance des mots et des images formant notre compréhension du monde ne peut pas
être surestimée. Les professionnels des médias doivent utiliser cette puissance de façon
responsable. À cet égard, les reportages précis sont d’une importance majeure. Mais ce
n’est pas suffi sant. Les journalistes et les producteurs doivent également être vigilants
quant à l’impact que les décisions éditoriales et les avis implicitement donnés dans les
reportages peuvent avoir sur la perception d’un sujet par le public. Des normes ont été
édictées par des associations telles que la Fédération internationale des journalistes, mais
ne sont pas mises en application ni imposées par des associations professionnelles avec
l’uniformité et la rigueur avec lesquelles, par exemple, les professions juridiques et mé-
dicales appliquent leurs directives et codes de conduite professionnels. L’adhésion à de
telles normes est particulièrement cruciale en période de crise quand émotions et craintes
populaires sont intensifiées et lors des couvertures de sujets au confluent de la religion et
de la politique. L’attention accrue portée à la responsabilité de la presse ne doit pas, et ne
devrait pas, diminuer le plaidoyer en faveur de la liberté de la presse.
2. Des programmes de formation devraient être développés, avec les écoles de journalisme qui en
exprimeraient l’intérêt, afin d’aider à élargir la compréhension des journalistes sur les questions
internationales cruciales, en particulier dans les domaines où la politique et la religion s’entrecroisent, et pour augmenter leur capacité à informer le public fidèlement et de façon équilibrée.
3. Les dirigeants des domaines de l’université, de la religion, de la politique, de la société civile et de la culture devraient produire du contenu médiatique (éditoriaux d’opinion, commentaires, déclarations sur bande vidéo et audio) qui puisse servir à approfondir la compréhension interculturelle, en particulier en période de crise.
Les défenseurs d’une compréhension multiculturelle et interreligieuse améliorée devraient
tirer profit « des instants enseignables » quand les relations entre les sociétés occidentales
et les sociétés à prédominance musulmane sont d’actualité et que les producteurs et les
éditeurs recherchent du contenu. Des réponses rapides aux crises diffusées mondialement
aux éditeurs et aux producteurs pourraient influencer le fait que les populations pensent
de manière constructive ou polarisante par rapport à la pertinence et à la signification
de ces événements. L’importance des commentateurs, l’à-propos dont ils font preuve et
la fourniture de matériaux dans les langues locales maximiseraient leur utilisation. Des
modèles réussis de tels systèmes existent, mais pas sur une échelle mondiale.
4. Les donateurs publics et privés devraient consacrer de plus grandes ressources à la production de médias visant à améliorer les attitudes populaires entre les différentes cultures.
Un plus grand financement devrait être fourni pour la programmation destinée à améliorer
la compréhension entre les sociétés et les cultures différentes. En soutenant la production
de programmes pilotes qui, s’ils donnent satisfaction, mènent au financement
de séries par les diffuseurs, de tels fonds pourraient servir de catalyseur à de nombreux
programmes médias sans demander des investissements à grande échelle. La priorité
devrait être donnée à quatre types de productions de médias :
a. Producteurs qui ont obtenu le soutien d’un diffuseur et qui sont engagés dans une
entreprise en participation ou une coproduction dans les domaines culturels ou
religieux;
b. Producteurs cherchant à créer du contenu éducatif de médias à transmettre par
l’intermédiaire de formats innovateurs et populaires de divertissement et/ou à
diffuser lors d’événements majeurs qui attirent l’attention du monde (i. e. la Coupe
du monde, les Jeux olympiques, etc.);
c. Des productions destinées à des populations de jeunes qui vont à l’encontre
des stéréotypes actuels, comme des jeux vidéo, des dessins animés et des sites
Web orientés vers la jeunesse qui permettent un dialogue multiculturel et interconfessionnel
constructif soutenu;
d. Production de séries TV en plusieurs langues s’attachant aux aspects historiques,
sociaux et psychologiques des relations entre les sociétés dans le but de stimuler la
compréhension mutuelle.
5. Les leaders de la société civile et des mass médias partageant un même intérêt pour l’impact de la TV et des films dans les relations multiculturelles devraient être encouragés et aidés pour produire des films et tout autre contenu de médias dans le but d’améliorer la compréhension entre les différentes cultures.
Les producteurs et les scénaristes, en particulier mais pas exclusivement ceux d’Hollywood,
les acteurs de la société civile et les chercheurs dans le domaine de la santé
publique devraient être soutenus pour travailler ensemble afin de mesurer l’influence des
films et de la TV sur les attitudes et le comportement et pour intensifier la représentation
de communautés normalisées, musulmanes ou autres, sous-représentées ou stéréotypées
de manière négative dans les médias populaires19.
6. Les gouvernements, les organisations de médias et la société civile devraient travailler ensemble
pour développer des programmes afin de promouvoir Internet comme instrument du dialogue
multiculturel.
Internet est un outil majeur d’information, fournissant une vitrine à la couverture médiatique
mondiale et un grand éventail de ressources. C’est pourquoi il est crucial, d’après
nous, que l’accès à Internet soit élargi d’une façon significative (voir la Recommandation
n° 6 sur l’éducation). Mais Internet peut également être utilisé et abusé pour diffuser des
stéréotypes racistes et de l’intolérance qui peuvent inspirer la haine et la violence. Pour
aider à contrer ce phénomène, des initiatives utilisant Internet comme outil pour le dialogue
et la compréhension multiculturels devraient être activement favorisées.
7. Une initiative collaborative et réciproque pour contrôler la couverture média des relations islamooccidentales devrait être lancée pour fournir un examen complet des productions médiatiques et pour récompenser les efforts qui visent à améliorer la couverture des relations entre les sociétés musulmanes et occidentales.
19 East-West Institute et Harvard School of Public Health travaillent déjà dans ce sens et sont, de ce fait, des partenaires probables pour faire avancer cette démarche.
Les revues et les récompenses critiques réciproques présentées par une coalition largement
représentative d’agences de contrôle — telles que celles dirigées par l’Union européenne,
l’Organisation de la Conférence islamique, et des organisations choisies de la
société civile — produiraient un profil public plus élevé et une plus grande légitimité que
les efforts individuels qui se concentrent sur les médias d’une seule communauté.
8. Les donateurs publics et privés devraient établir un « fonds de risque » pour tempérer les forces du marché qui encouragent les médias et les supports culturels à sensation et stéréotypés.
Les cinémas et théâtres, les musées, les maisons d’édition et les autres lieux culturels
devraient avoir accès à un fonds qui aiderait à assurer contre les pertes quand ils veulent
présenter des films, des jeux et d’autres produits culturels qui humanisent et normalisent
la vision des populations d’Occident et des sociétés à prédominance musulmane les unes
par rapport aux autres. Cela inclurait par exemple des histoires de femmes musulmanes
en vue et ayant réussi, que l’on présenterait en Occident, des histoires de défenseurs
juifs des droits de l’homme et de la justice sociale à montrer dans le monde musulman,
ainsi que des classiques de la littérature musulmane et occidentale allant à l’encontre des
stéréotypes courants.
9. L’Alliance des civilisations devrait tirer profit des événements majeurs dans les médias, la culture et le sport pour la promotion de ses objectifs.
La réalisation des objectifs de l’Alliance des civilisations serait entravée si elle restait
limitée aux États et aux organisations internationales. Il est essentiel de mobiliser l’opinion
publique internationale. Les événements culturels et sportifs présentent des occasions
uniques pour atteindre de larges audiences. Il est par conséquent recommandé de
saisir les occasions que de tels événements fournissent pour promouvoir les objectifs de
l’Alliance des civilisations.
VIII. Mise en place des recommandations
Les recommandations contenues dans ce rapport représentent le contenu principal du plan d’action
requis par le Secrétaire général des Nations Unies dans les termes de référence qu’il a établis
pour le Groupe de haut niveau. Basé sur une forte réaction positive à l’Alliance des civilisations qui
s’est déjà manifestée de la part de divers gouvernements, institutions multilatérales et leaders de la
société civile20, le Groupe de haut niveau prévoit un appui et un intérêt considérable de ces parties
pour faire progresser ces recommandations. Effectivement, quelques recommandations ont été
proposées avec la connaissance que des initiatives associées sont déjà en cours ou déjà planifiées.
Afin de tirer le meilleur parti de ces efforts, accroître leur impact collectif et établir une dynamique
pour la mise en place des recommandations contenues dans ce rapport, nous recommandons que
les Nations Unies prennent les mesures suivantes :
1. Le Secrétaire général devrait désigner un haut représentant pour l’Alliance des civilisations
afin de superviser la mise en place des recommandations contenues dans ce rapport
et d’assurer la visibilité et la continuité de l’Alliance des civilisations. Le haut représentant
pourrait également être disponible pour le Secrétaire général afin d’aider à désamorcer les
tensions religieuses et culturelles entre les communautés en périodes de crises. Une liste
de personnes éminentes assisterait le haut représentant à assumer ces fonctions.
2. Un petite équipe de soutien devrait être créée afin d’aider le haut représentant. La
première tâche de cette équipe serait d’établir un plan détaillé de mise en place pour
l’avancement des recommandations de ce rapport. Le plan devrait inclure :
a. Constitution de partenariats et d’accords avec diverses institutions publiques et
privées aux niveaux international, national et local afin de faire avancer des projets
particuliers ensemble;
b. Participation aux principales conférences et réunions déjà planifiées pour les années
à venir, ce qui fournira des occasions de développer, renforcer et rendre publiques
les diverses initiatives et activités de l’Alliance des civilisations21.
3. Un forum pour l’Alliance des civilisations devrait être établi sous les auspices des Nations
Unies afin de fournir un lieu de rencontre régulier pour que les représentants des gouvernements,
des organisations internationales, de la société civile et du secteur privé puissent
établir des partenariats et prendre des engagements pour l’action.
20 Voir le site Web de l’Alliance des civilisations (www.unaoc.org) pour les manifestations de soutien de la part d’États, d’organisations internationales et d’organisations de la société civile.
21 Une liste provisoire de tels événements se trouve sur le site Web de l’Alliance des civilisations (www.unaoc.org)
4. Il faudrait encourager et promouvoir des conseils de l’Alliance auto-organisés aux niveaux
national, régional et/ou local pour garantir une large participation et une implication de
la société civile. Ces organismes serviraient de foyers pour la mise en place et la coordination
d’activités en rapport avec l’Alliance.
5. Il devrait être envisagé d’inscrire à l’ordre du jour de la 62e session de l’Assemblée générale
des Nations Unies un nouveau point relatif à l’Alliance des civilisations.
6. Un fonds de l’Alliance des civilisations devrait être créé pour soutenir la coopération
mondiale sur les questions interculturelles et pour promouvoir les initiatives destinées à
encourager le dialogue et à créer des passerelles entre les communautés.
7. Le site Web de l’Alliance des civilisations (www.unaoc.org) devrait être davantage développé
pour en faire un outil important dans la promotion du dialogue interculturel.
ANNEXES
annexe 1 :
Termes de référence du Groupe de haut niveau
25 août 2005
Le Secrétaire général des Nations Unies a lancé l’initiative d’une alliance des civilisations, cosponsorisée
par les Premiers Ministres d’Espagne et de Turquie.
Contexte
L’initiative répond à un large consensus entre nations, cultures et religions stipulant que toutes
les sociétés sont interdépendantes, liées entre elles pour ce qui touche à leur développement
et à leur sécurité, ainsi que pour ce qui concerne leur bien-être environnemental, économique
et financier. L’Alliance cherche à forger une volonté politique collective et à mobiliser
des actions concertées au niveau institutionnel et à celui de la société civile pour surmonter les
préjugés, les perceptions erronées et la polarisation qui militent contre un tel consensus. Elle
souhaite également contribuer à un mouvement mondial de rapprochement qui, à l’image du
désir d’une grande majorité, rejette l’extrémisme dans toute société.
Les événements de ces dernières années ont exacerbé la suspicion mutuelle, la peur et l’incompréhension entre les sociétés islamiques et occidentales. Cet environnement a été exploité
par des extrémistes partout dans le monde. Seule une coalition globale sera en mesure de prévenir
de nouvelles détériorations des relations entre les sociétés et les nations, qui pourraient
mettre en péril l’équilibre international. L’Alliance cherche à contrecarrer cette tendance en
mettant en place un paradigme de respect mutuel entre les civilisations et les cultures.
Le Groupe de haut niveau
Afin de mener à bien cette initiative, le Secrétaire général, en accord avec les coprésidents,
a mis en place un Groupe de haut niveau composé de personnalités éminentes et dont les
objectifs sont les suivants : Fournir une estimation des menaces nouvelles et émergentes à la paix et à la sécurité internationale, et en particulier les forces politiques, sociales et religieuses qui fomentent l’extrémisme; Identifier les actions collectives, à la fois au niveau institutionnel et au niveau de la société civile, afin de traiter ces tendances;
Recommander un programme d’action réalisable pour les États, les organisations internationales
et la société civile dans le but de promouvoir l’harmonie entre les sociétés.
Pour ce faire, le Groupe de haut niveau va examiner des stratégies pratiques :
Renforcer la compréhension mutuelle, le respect et les valeurs partagées entre les différents
peuples, cultures et civilisations;
Contrecarrer l’influence des groupes fomentant l’extrémisme et l’exclusion de ceux qui ne
partagent pas leur vision du monde;
Contrecarrer la menace à la paix et à l’équilibre du monde formulée par l’extrémisme;
Favoriser dans toutes les sociétés la prise de conscience du fait que la sécurité est indivisible
et qu’elle constitue un besoin vital pour tous, et que la coopération mondiale est une
condition préalable indispensable pour la sécurité, l’équilibre et le développement.
Le Groupe de haut niveau présentera un rapport contenant une analyse et un plan d’action à
l’intention des États, des organisations internationales et de la société civile accompagné des
mesures pratiques appropriées, entre autres :
Mettre en valeur l’importance d’une compréhension mutuelle et proposer des mécanismes
spécifiques pour la faire avancer, comprenant, et de manière non exhaustive, le développement
de structures de coopération internationales meilleures et l’utilisation des médias
(dont Internet) pour stimuler et concevoir les débats publics de manière constructive;
Cultiver la coopération entre les initiatives actuelles destinées à permettre à ceux qui sont
dans la majorité dominante, ceux qui sont massivement modérés et qui rejettent les vues
des extrémistes, de tenir les rênes;
Établir des partenariats qui aideront des sociétés différentes à mieux comprendre leurs
différences tout en mettant l’accent et en agissant sur leurs points communs;
Proposer des mesures par lesquelles les systèmes éducatifs peuvent stimuler la connaissance
et la compréhension d’autres cultures et religions;
Tendre la main aux jeunes du monde pour insuffl er les valeurs de modération et de coopération,
et promouvoir l’appréciation de la diversité;
Promouvoir la prise de conscience du fait que la sécurité, l’équilibre et le développement
sont des besoins vitaux pour tous et qu’une coopération mondiale est nécessaire pour y
parvenir, et faire des propositions concrètes pour faire avancer la sécurité mutuelle.
Le Groupe de haut niveau présentera son rapport durant la seconde moitié de l’année 2006 au
Secrétaire général qui déterminera, en accord avec les cosponsors, la façon la plus appropriée
pour présenter le plan d’action à la communauté internationale. La mise en place du programme
pourrait alors être surveillée par un plus petit groupe de même envergure.
Structure de soutien
Un secrétariat conduit par un directeur expérimenté préparera les études, analyses et propositions
à soumettre au Groupe de haut niveau. Il coopérera également à des initiatives semblables
et travaillera sur des projets terminés ou en cours sur d’autres forums.
annexe 2 :
Membres du Groupe de haut niveau
Coprésidents
1. Pr Mehmet Aydin (Turquie)
coprésident
Ministre d’État de Turquie
et professeur de philosophie
2. Pr Federico Mayor (Espagne)
coprésident
Président, Culture of Peace Foundation
et ancien directeur général, UNESCO
Moyen-Orient
3. Seyed Mohamed Khatami (Iran) Ancien président d’Iran
4. Son Altesse Sheikha Mozah
bint Nasser al Missned (Qatar)
Consort de l’émir, État du Qatar. Présidente,
Qatar Foundation for Education, Science
and Community Development
5. Dr Ismail Serageldin (Égypte) Président, Bibliotheca Alexandrina
afrique du Nord
6. Dr Mohamed Charfi (Tunisie) Ancien ministre de l’éducation de Tunisie
7. M. André Azoulay (Maroc) Conseiller de Sa Majesté
le roi Mohammed VI du Maroc
afrique de l’Ouest
8. M. Moustapha Niasse (Sénégal) Ancien premier ministre du Sénégal
afrique du Sud
9. Archevêque Desmond Tutu
(Afrique du Sud)
Le Très Honorable Archevêque du Cap
europe de l’Ouest
10. M. Hubert Védrine (France) Ancien ministre des affaires étrangères, France
11. Mme Karen Armstrong (R.-U.) Historienne des religions
europe de l’est
12. Pr Vitaly Naumkin (Russie) Président de International Center for Strategic
and Political Studies et Président,
Université d’État, Moscou
amérique du Nord
13. Pr John Esposito (États-Unis) Directeur fondateur, prince Al-Waleed bin-Talal
Center for Muslim-Christian Understanding
(Georgetown University) et éditeur en chef
du Oxford Encyclopedia of the Islamic World
56 Alliance des civilisations : Rapport du Groupe de haut niveau
14. Rabbin Arthur Schneier (États-Unis) Président, Appeal of Conscience Foundation
et Senior Rabbi, East Park Synagogue, New York
amérique latine
15. M. Enrique Iglesias (Uruguay) Secrétaire général ibéro-americain et ancien
Président d’Inter American Development
16. Pr Candido Mendes (Brésil) Secrétaire général, Académie de la latinité
asie du Sud
17. Dr Nafis Sadik (Pakistan) Conseiller spécial
auprès du Secrétaire général de l’ONU
18. Mme Shobhana Bhartia (Inde) Membre du Parlement, Inde; Vice-Président
et Directeur de la rédaction,
The Hindustan Times, New Delhi
asie du Sud-est
19. M. Ali Alatas (Indonésie) Ancien ministre des affaires étrangères
d’Indonésie
asie de l’est
20. Pr Pan Guang (Chine) Directeur et professeur, Shanghai Academy
of Social Sciences
La préparation de ce rapport n’aurait pas été possible sans les conseils et le soutien des personnes
suivantes :
S. Iqbal Riza, conseiller spécial auprès du Secrétaire général des Nations Unies
Secrétariat :
Shamil Idriss, directeur a. i.
Susan Douglass, chercheur en chef (éducation)
Leila Ezzarqui, chercheur en chef (migration)
Emmanuel Kattan, conseiller en communications
Geneive Abdo, liaison
Carmel Kooros, responsable de liaison
Josef Oberger, chercheur
Franz Brugger, stagiaire
Sally Kennedy, chef de Bureau
Amanda Langjahr, déléguée à l’administration
Nous remercions la Section du contrôle des documents, la Section de la préparation de copie et
de la correction d’épreuves, la Section de la publication de DGACM et le Groupe de conception
graphique de DPI pour leur participation à la publication de ce rapport.
annexe 3 :
Contribution au Groupe de haut niveau
de l’alliance des civilisations
par M. andré azoulay et M. Hubert Védrine
sur le conflit israélo-palestinien
1er septembre 2006
Le Groupe de haut niveau de l’Alliance des civilisations (GHN) travaille sous la houlette des Nations Unies, sans contrainte formelle, diplomatique ou institutionnelle. Cette liberté de penser, de
proposer est un atout décisif qui crée pour chacun des membres du Groupe un devoir et une responsabilité collective qui doit être novatrice et utile.
Un atout parce que désignés intuitu-personae, les membres du GHN peuvent se déterminer
sans tabou ou censure, animés par le seul désir d’aider en allant directement là où les
gouvernements ne sont pas aptes ou libres d’aller.
Un devoir parce que le thème de réflexion qui nous est proposé, celui des relations entre
l’Islam et le reste du monde, détermine et conditionne l’ordre international de notre époque.
C’est à cette réalité, qui s’impose à nous chaque jour un peu plus qu’est confrontée la
communauté internationale qui a été incapable, à ce jour, de proposer un scénario crédible
et effi cace de sortie de crise.
Une responsabilité parce que la réponse à cette impasse incombe en partie au GHN qui
a accepté cette mission pour l’Alliance des civilisations, avec une feuille de route ambitieuse
et engagée. Dans cette perspective, ce groupe de haut niveau a créé, à juste titre,
des attentes et des espoirs qui nous commandent vérité, créativité, pragmatisme et audace
dans nos recommandations.
L’objectif du GHN est de faire prévaloir une alliance des civilisations contre tous ceux qui, en
Islam ou dans le monde occidental, par ignorance, fanatisme ou choix idéologique, privilégient au
contraire une logique de fracture et de confrontation.
Dans cette perspective, le GHN doit résister à la tentation de fonder ses propositions sur une seule
logique qui serait celle d’une réponse univoque à un choc des civilisations ou des religions qui serait
le miroir réducteur et caricatural de tous nos problèmes. Un choc dont le GHN doit récuser la
fatalité et la centralité par rapport aux défis qui nous préoccupent. Il serait vain et dangereux à cet
égard d’argumenter ou d’échafauder des stratégies lourdes et complexes pour répondre ou faire face
à un problème dont le GHN ne nie pas l’existence, mais dont il doit suggérer que l’impact est une
conséquence et non une causalité.
Le GHN ne doit pas tomber dans ce piège et se doit d’aller directement aux faits objectifs (historiques et politiques) qui déterminent les valeurs de référence, la pensée, les choix et les engagements de centaines de millions de musulmans, de la Mauritanie à l’Indonésie, en passant par le Sénégal et le Nigéria, ou en allant jusqu’en Chine ou en Inde.
Ces faits sont datés et ils ont un nom et une origine. Ils s’appellent Palestine, Israël, Irak, Afghanistan ou Tchétchénie. Les membres du GHN sont conscients, à cet égard, de la persistance du poids de l’héritage de l’époque coloniale sur les mentalités, les comportements et les représentations des populations occidentales et arabo-musulmanes. Cela entretient et attise d’un bout à l’autre du monde musulman, du Maroc au Sinkiang chez les Ouigours, des réactions passionnément anti-occidentales. Et dans le monde occidental cela crée un amalgame, malgré les déclarations et précautions en sens inverse, entre musulmans, islamistes et terroristes et une inquiétude sécuritaire persistante et largement répandue. Les extrémistes de tous bords s’emploient à élargir ce fossé qui sert leurs desseins. Dans ce contexte, le GHN se doit d’amener les Occidentaux à comprendre pourquoi, par exemple, sur ces dossiers un Marocain réagit avec la même passion et la même détermination qu’un Chinois musulman qu’il ne connaît pas et qu’il ne rencontrera jamais.
Cela est irrationnel et improbable pour un Occidental cartésien, mais cela est un fait. En le constatant, le GHN est au cœur de la problématique qui lui est soumise et dont les composantes sont à la fois stratégiques, politiques, religieuses, historiques et culturelles.
Les membres du GHN n’ont pas la prétention de croire qu’ils disposent de solutions miracles pour
dénouer toutes ces tragédies engendrées par une histoire à la fois longue et récente. Ils ne renoncent
pas pour autant à faire des propositions et des recommandations dans les domaines de l’éducation
des médias et de la jeunesse pour enrayer les logiques d’affrontement et prévenir les risques de clash.
Mais ils affirment que celles-ci auront d’autant plus d’effet qu’un effort international politique sans
précédent serait décidé par les gouvernements et les institutions multilatérales concernées pour
s’attaquer aux causes politiques de l’actuel antagonisme Islam-Occident.
Pour faire court, le GHN doit prendre la responsabilité de traiter en priorité du dossier palestinien
dont plus personne ne peut aujourd’hui nier qu’il est déterminant dans la relation entre l’Occident
et l’Islam. Ce dossier est complexe, douloureux et il est la somme de toutes les diffi cultés et de tous
les risques, mais il est central.
Soixante ans après les résolutions des Nations Unies de 1948 qui ont organisé et validé la création
d’Israël, la communauté des nations attend, espère et souhaite, sans plus attendre, une solution juste
et durable.
Annexe 3 59
Elle se fondera sur trois réalités désormais irréfragables :
a. La réalité du Mouvement national palestinien dont on sait maintenant que ni
l’usure du temps, ni la force, ni l’argent ne viendront à bout de sa détermination à
bâtir un État digne, respecté et doté de tous les moyens de la souveraineté;
b. La réalité du Mouvement national juif qui a trouvé son aboutissement en Israël,
dans une partie de la Palestine et dont on sait également que ni le terrorisme, ni les
guerres, ni les pressions internationales ne viendront à bout;
c. La volonté de tous et d’abord de la majorité des Arabes, des Palestiniens, du peuple
israélien et des Juifs dans le monde d’accepter et de conforter toute solution digne,
juste et éthique, qui donne ses vraies chances à la coexistence de deux États,
palestinien et israélien.
Soixante ans après, le GHN peut s’essayer à un bilan, et parler vrai.
Le GHN peut dire aux Israéliens la nature et les raisons des rendez-vous manqués de ce demi-siècle,
leur prix, leurs séquelles, leurs conséquences.
Le GHN peut également faire sans complaisance le même exercice pour les Palestiniens.
Les peuples israélien et palestinien qui dans leur immense majorité aspirent à vivre en paix, en sécurité, et dans la dignité sont prêts à s’inscrire dans cette logique. Mais cela ne suffi t pas; la régression actuelle requiert pour en sortir une vision hardie de l’avenir, et du courage de la part des Israéliens, des Palestiniens et de tous les pays influents à commencer par les États-Unis et les autres membres permanents du Conseil de sécurité.
Le GHN peut dans cette perspective apporter une contribution essentielle qui consiste à éclairer
« objectivement » et « sereinement » le paysage israélo-palestinien en privilégiant l’inventaire et
l’analyse des paramètres qui ont forgé, au fil des années, un drame qui a fait le lit des irrédentistes
et des artisans de la fracture.
Les Nations Unies, acteur central en 1948, peuvent aujourd’hui dire aux Israéliens, aux Palestiniens,
aux Arabes, aux musulmans, aux Occidentaux et aux autres les leçons et le pourquoi de ces soixante
années de confrontation, de sang, d’humiliation et de peurs largement partagées.
Cet état des lieux conduira à un scénario recentré, apaisé et non partisan, de reconstruction de la
paix entre les deux États nourris par la même légitimité, également établie et validée.
Deux États auxquels on aura reconnu les mêmes exigences de dignité, de respect et de justice pour
deux peuples enfin acceptés comme égaux en droits et en devoirs par la communauté des nations.
Il est vital pour les Palestiniens et pour les Israéliens d’entendre un propos et un discours qui
expriment à la fois les responsabilités respectives dans l’échec et la conscience qu’a désormais la
communauté internationale, d’une part, des raisons objectives qui ont conduit à cette faillite et,
d’autre part, des conditions incontournables de la solution qui s’impose à tous.
Il est essentiel pour les Palestiniens, comme pour l’univers arabo-musulman et le monde musulman
en général, de comprendre et d’intégrer le fait que désormais nous, le GHN, savons et que nous
prenons la responsabilité de faire savoir le prix et le poids de ces soixante années d’incompréhension, de stigmatisation, de vérités cachées ou instrumentalisées.
Ce seuil franchi peut changer fondamentalement la donne. Il peut être le premier pas sur le chemin
de la dignité reconquise et de la crédibilité retrouvée pour redonner sens et réalité à un processus
susceptible de conduire enfin à la paix.
De la même façon, cette analyse froide et rationnelle de l’histoire de ces soixante années peut
contribuer substantiellement à exorciser les peurs en Israël et à réconcilier le peuple israélien avec
ses valeurs fondatrices. Résoudre le problème palestinien ne fera évidemment pas disparaître toute
tension dans les rapports islam-occident. Mais ne pas le résoudre frappera de nullité tout effort pour
résorber ces tensions.
Cet exercice-vérité (pédagogique et idéologique), sous la forme d’un « livre blanc » initié par les
Nations Unies, redonnera tout son sens et toutes ses chances à la refondation de la normalisation
des rapports entre l’Islam et le reste du monde. Chacun y trouvera son compte et seuls les extrémistes et les fondamentalistes verront leur légitimité affaiblie voire contestée, car ils ne seront plus les champions d’une cause ou de causes dont ils se sont emparés par défaut ou par effraction, en tirant profit d’une histoire non dite et trop longtemps volontairement et délibérément ignorée par
la communauté des nations. Les recommandations du GHN peuvent contribuer à dédramatiser la situation par la mise à disposition de ce « livre blanc » à tous les prescripteurs concernés. Un « livre blanc » qui peut devenir une véritable plate-forme de refondation de la paix entre Palestiniens et Israéliens réunis autour d’une histoire, leur histoire écrite sans complaisance et qui aura le mérite fondamental et sans précédent de voir la communauté des Nations traiter les uns et les autres en toute égalité, pour le meilleur comme pour le pire.
autres documents utiles
Les documents suivants sur l’Alliance des civilisations et sur le travail du Groupe de haut niveau,
dont les discours, les déclarations et les documents de recherche sont disponibles sur le site Web de
l’Alliance des civilisations : www.unaoc.org.
1. Déclaration du Premier Ministre du gouvernement espagnol, S. E. M. José Luis Rodríguez
Zapatero à l’Assemblée générale des Nations Unies proposant une alliance des
civilisations, septembre 2004.
2. Paragraphe 144 du Sommet des Nations Unies (14 septembre 2005) sur les Objectifs du
Millénaire + 5, accueillant l’initiative de l’Alliance des civilisations.
3. Document concept sur l’Alliance des civilisations.
4. Discours des cosponsors et du Secrétaire général des Nations Unies à l’occasion de la
première réunion du Groupe de haut niveau à Palma de Majorque, Espagne.
5. Réunions et auditions du Groupe de haut niveau.
6. Conférences et réunions en rapport avec l’Alliance des civilisations.
7. Liste des gouvernements, des organisations et déclarations de soutien en faveur de l’Alliance
des civilisations.
8. Documents de référence, déclarations internationales et projets en rapport avec l’Alliance
des civilisations.
Alliance des civilisations des Nations Unies
Pour de plus amples renseignements,
veuillez consulter le site Web de l’Alliance des civilisations : www.unAoC.org
06-63109 — Décembre 2006 — 5 000
Alliance des civilisations des Nations Unies
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Groupe Krisis (Nuremberg)*
MANIFESTE CONTRE LE TRAVAIL
I/ La domination du travail mort.
Un cadavre domine la société, le cadavre du travail. Toutes les puissances du monde se sont liguées pour défendre cette domination : le pape et la Banque mondiale, Tony Blair et Jôrg Haider, les syndicats et les patrons, les écologistes d'Allemagne et les socialistes de France. Tous n'ont qu'un mot à la bouche : travail, travail, travail !
Qui n'a pas désappris à penser comprend sans difficulté le caractère insensé de cette attitude. Car ce n'est pas une crise passagère que connaît la société dominée par le travail : la société se heurte à sa limite absolue. Par suite de la révolution micro-informatique, la production de "richesse" s'est toujours davantage décrochée de la force de travail humaine - à une échelle que seule la science-fiction aurait pu concevoir voilà quelques décennies. Personne ne peut affirmer sérieusement que ce processus puisse encore être bloqué, voire inversé. Au XXIe siècle, la vente de la marchandise-force de travail est assurée d'avoir autant de succès qu'en a eu la vente de diligences au XXe siècle. Mais, dans cette société, celui qui ne peut pas vendre sa force de travail est "superflu" et se trouve jeté à la décharge sociale.
Qui ne travaille pas, ne mange pas ! Ce principe cynique est toujours valable - et aujourd'hui plus que jamais, justement parce qu'il devient désespérément obsolète. C'est absurde : alors que le travail est devenu superflu, la société n'aura jamais autant été une société de travail. C'est au moment même où le travail meurt qu'il se révèle une puissance totalitaire qui n'admet aucun autre Dieu à ses côtés, déterminant la pensée et l'action des hommes jusque dans les pores de leur vie quotidienne et dans leur esprit. On ne recule devant aucune dépense pour maintenir artificiellement en vie l'idole Travail. Le cri délirant "De l'emploi !" justifie qu'on aille encore plus loin dans la destruction des bases naturelles devenue depuis longtemps manifeste. Les derniers obstacles à la marchandisation complète de tous les rapports sociaux peuvent être éliminés sans soulever aucune critique, dès lors que quelques misérables "postes de travail" sont en jeu. Et le mot selon lequel il vaut mieux avoir "n'importe quel travail plutôt que pas de travail du tout est devenu la profession de foi exigée de tous.
Plus il devient clair que la société de travail est arrivée à sa fin ultime, plus la conscience publique refoule violemment cette fin. Les méthodes de refoulement peuvent être diverses, elles ont toutes un dénominateur commun : le fait que, mondialement, le travail se révèle une fin en soi irrationnelle qui s'est elle-même rendue obsolète est transformé, avec une obstination qui rappelle celle d'un système délirant, en échec personnel ou collectif d'individus, de managers ou de "sites". La limite objective du travail doit passer pour un problème subjectif propre aux exclus.
Alors que certains pensent que le chômage est dû à des revendications exagérées, à un manque de bonne volonté et de flexibilité, d'autres accusent " leurs " patrons et politiciens d'incapacité, de corruption, d'âpreté au gain, voire de haute trahison. Mais en définitive les uns et les autres sont d'accord avec Roman Herzog (1), l'ex-président allemand : il faudrait se serrer les coudes dans tout le pays, comme s'il s'agissait de remotiver une équipe de football ou une secte politique. Tous doivent "d'une manière ou d'une autre" mettre sérieusement la main à la pâte, même si de pâte il n'y en a plus depuis longtemps ; tous doivent s'y mettre "d'une manière ou d'une autre", même s'il n'y a plus rien à faire (ou seulement des choses privées de sens). Ce que cache ce message peu ragoûtant ne laisse aucun doute : qui ne trouve pas grâce, malgré tout cela, aux yeux de l'idole Travail en est lui-même responsable et peut être tranquillement mis au rencard ou renvoyé.
La même loi du sacrifice humain vaut à l'échelle mondiale. Le totalitarisme économique broie sous sa roue chaque pays, l'un après l'autre, ne prouvant qu'une chose, encore et toujours : ces pays ont péché contre les "lois du marché". Qui ne "s'adapte" pas, inconditionnellement et sans état d'âme, au cours aveugle de la concurrence totale se voit châtié par la logique de la rentabilité. Qui est prometteur aujourd'hui sera jeté demain à la casse de l'économie. Mais rien ne saurait ébranler les malades de l'économie qui nous gouvernent dans leur étrange explication du monde. Les trois quarts de la population mondiale sont déj à plus ou moins déclarés déchet social. Les "sites" s'écroulent les uns après les autres. Après les désastreux " pays en voie de développement" du Sud et après le département "Capitalisme d'État" de la société mondiale de travail à l'Est, c'est au tour des écoliers modèles de l'économie de marché en Asie du Sud-Est de disparaître dans les enfers de l'effondrement. En Europe aussi, un vent de panique sociale souffle depuis longtemps. Et pourtant, les chevaliers à la Triste Figure de la politique et du management n'en poursuivent pas moins avec acharnement leur croisade au nom de l'idole Travail.
"Chacun doit pouvoir vivre de son travail, tel est le principe.";
Pouvoir vivre" est ainsi conditionné par le travail et il n'est de droit que lorsque cette condition a été remplie. "
Johann Gottlieb Fichte, Fondement du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science,1797
II/ La société d'apartheid néo-libérale.
Une société centrée sur l'abstraction irrationnelle du travail développe nécessairement une tendance à l'apartheid social, dès lors que la vente réussie de la marchandise-force de travail, de règle devient exception. Depuis longtemps, toutes les fractions du camp du travail, qui englobe tous les partis, ont subrepticement accepté cette logique et poussent elles-mêmes à la roue. Elles ne s'affrontent plus pour savoir si une part toujours plus grande de la population sera ou non laissée sur le bord de la route et exclue de cette participation sociale, mais seulement comment faire passer, bon gré mal gré, cette sélection.
La fraction néo-libérale abandonne en toute tranquillité la sale besogne du darwinisme social à la " main invisible " du marché. C'est ainsi qu'on démantèle les structures de l'État social pour marginaliser, aussi discrètement que possible, tous ceux qui n'arrivent plus
à suivre la concurrence. Seuls les membres ricanants de la confrérie des gagnants de la globalisation sont encore considérés comme des hommes. La machine capitaliste, qui n'a d'autre finalité qu'elle-même, accapare naturellement toutes les ressources de la planète. Dès que celles-ci ne peuvent plus être mobilisées de manière rentable, elles doivent être mises en friche, même si, juste à côté, des populations entières meurent de faim.
Quant à ces fâcheux "déchets humains", ils relèvent de la police, des sectes religieuses millénaristes, de la mafia et de la soupe populaire. Aux États-Unis et dans la plupart des pays d'Europe centrale, il y a aujourd'hui plus d'hommes emprisonnés que dans n'importe quelle dictature militaire. Et en Amérique latine, il meurt quotidiennement plus d'enfants des rues et d'autres pauvres sous les balles des escadrons de la mort de l'économie de marché qu'il n'y a eu de contestataires assassinés à l'époque de la pire répression politique. Il ne reste aux exclus qu'une fonction sociale : celle de l'exemple à ne pas suivre. Leur sort doit inciter tous ceux qui jouent encore à la chaise musicale de la société de travail à lutter pour les dernières places. Et, par-dessus le marché, tenir en haleine la masse des perdants, de sorte que ceux-ci n'aient même pas l'idée de se révolter contre les exigences insolentes de ce système.
Mais même au prix de l'abdication de soi, le meilleur des mondes de l'économie de marché totalitaire ne prévoit pour la plupart qu'une place d'homme souterrain dans l'économie souterraine. Il ne reste aux hommes qu'à proposer humblement leurs services comme travailleurs ultra-bon marché et esclaves démocratiques aux gagnants de la globalisation plus fortunés. Ces nouveaux " pauvres qui travaillent " peuvent ainsi cirer les chaussures des derniers hommes d'affaires de la société de travail moribonde, leur vendre des hamburgers contaminés ou surveiller leurs centres commerciaux. Ceux qui ont laissé leur cervelle au vestiaire peuvent même rêver de devenir millionnaires comme prestataires de service !
Dans les pays anglo-saxons, ce monde terrifiant est déjà la réalité pour des millions d'hommes et de femmes, sans même parler du Tiers-Monde et de l'Europe de l'Est ; et en Euroland, on se montre décidé à vite rattraper le temps perdu. Depuis longtemps, la presse économique ne cache plus le futur idéal du travail tel qu'elle se l'imagine : les enfants du Tiers-Monde qui nettoient les pare-brise des voitures aux carrefours sont l'exemple lumineux de l'" esprit d'initiative " auquel doivent aspirer les chômeurs face à ce "manque total de prestations de service " qui serait le nôtre. " Le modèle du futur est l'individu patron de sa force de travail et de sa protection sociale ", écrit la Commission pour les questions d'avenir des États libres de Bavière et de Saxe. Et de poursuivre : " Plus les services simples et personnalisés sont bon marché, plus la demande est grande : c'est-à-dire que les prestataires de service y gagnent moins. " Alors que ces affirmations provoqueraient une révolte sociale dans un monde où l'amour-propre existe encore, elles ne suscitent qu'un hochement de tête impuissant dans ce monde de bêtes de somme qu'est la société de travail.
" Le criminel avait détruit le travail tout en emportant le salaire d'un ouvrier. À lui maintenant de travailler sans rémunération et d'entrevoir les bienfaits du succès et du gain même dans son cachot. [.] Le travail forcé doit l'éduquer au travail honnête comme action personnelle et librement choisie. "
Wilhelm Heinrich Riehl, le Travail allemand,1861
III/ L'apartheid du néo-État social.
Les fractions anti-néo-libérales du camp du travail, qui englobe toute la société, auront peut-être du mal à se faire à cette perspective, mais ce sont justement elles les plus ferventes adeptes de l'idée qu'un homme sans travail n'est pas un homme. Nostalgiques, obnubilées par le travail de masse fordiste de l'après-guerre, elles n'ont à l'esprit que de ranimer cette époque révolue de la société de travail. Que l'État se charge une fois de plus de ce que le marché n'est plus à même de garantir ! Les "programmes pour la création d'emplois", le travail obligatoire dans les communes pour les demandeurs d'aides sociales, les subventions régionales, l'endettement public et autres mesures politiques doivent simuler encore et toujours la "normalité " de la société de travail. Cet étatisme du travail, ranimé sans grande conviction, n'a certes pas l'ombre d'une chance, mais il reste le point de repère idéologique de larges couches de la population menacées par la déchéance. Et c'est précisément parce qu'elle est sans espoir que la pratique qui en résulte se révèle tout sauf émancipatrice.
La transformation idéologique du "travail devenu rare" en premier droit du citoyen exclut par le fait même tous ceux qui n'ont pas le bon passeport. La logique de la sélection sociale n'est pas mise en cause, mais simplement définie d'une autre manière : les critères ethniques et nationalistes sont censés désamorcer la lutte pour la survie individuelle. "Les turbins nationaux aux nationaux", crie la vox populiqui, dans l'amour pervers du travail, retrouve encore une fois le chemin de la Nation. C'est l'option du populisme de droite, et il ne s'en cache pas. Sa critique de la société de concurrence ne vise qu'au nettoyage ethnique des zones de richesse capitaliste qui se réduisent comme peau de chagrin.
Quant au nationalisme modéré, d'obédience social-démocrate ou écologiste, il veut bien accorder le statut de nationaux aux immigrés de longue date et même en faire des citoyens s'ils ont donné des gages de leur caractère parfaitement inoffensif et de leur absolue servilité. Mais, ce faisant, on pratique encore davantage et de manière encore plus discrète l'exclusion des réfugiés de l'Est et du Sud et l'on donne à cette exclusion une légitimité Ñ le tout, bien sûr, toujours sous un flot de bonnes paroles pleines d'humanité et de civilité. La chasse aux "clandestins", supposés vouloir mettre la main sur les emplois nationaux, doit être faite si possible sans laisser de vilaines traces de feu et de sang sur le sol national. Pour cela, il y a la police des frontières, la gendarmerie et les pays tampons de
l'espace Schengen qui règlent tout en toute légalité, et de préférence loin des caméras de télévision.
Cette simulation étatique du travail est dès l'origine violente et répressive. Elle incarne la volonté de maintenir coûte que coûte la domination de l'idole Travail même après sa mort. Ce fanatisme de la bureaucratie du travail ne tolère pas que les exclus, les chômeurs et les sans-avenir, ainsi que tous ceux qui ont de bonnes raisons de refuser le travail, se refugient dans les dernières niches, du reste terriblement étroites, de l'État social en lambeaux. Les travailleurs sociaux et les secrétaires des bureaux de placement les traînent sous les lampes d'interrogatoire de l'État et les forcent à se prosterner publiquement devant le trône du cadavre dominant.
Alors qu'en principe, dans un tribunal, le doute bénéficie à l'accusé, ici c'est à lui de prouver son innocence. Si, à l'avenir, les exclus ne veulent pas vivre de charité chrétienne et d'eau fraîche, ils devront accepter n'importe quel sale boulot, n'importe quel travail d'esclave, ou n'importe quel "contrat de réinsertion", si absurde soit-il, pour prouver leur inconditionnelle disponibilité au travail. Que ce qu'ils doivent faire n'ait que très peu de sens ou même en soit totalement privé, cela n'a aucune importance, pourvu qu'ils restent perpétuellement en mouvement afin de ne jamais oublier la loi selon laquelle doit se dérouler leur existence.
Autrefois, les hommes travaillaient pour gagner de l'argent. Aujourd'hui, l'État ne regarde pas à la dépense pour que des centaines de milliers d'hommes et de femmes simulent le travail disparu dans d'étranges "ateliers de formation" ou "entreprises d'insertion" afin de garder la forme pour des "emplois" qu'ils n'auront jamais. On invente toujours des "mesures" nouvelles et encore plus stupides simplement pour maintenir l'illusion que la machine sociale, qui tourne à vide, peut continuer à fonctionner indéfiniment. Plus la contrainte du travail devient absurde, plus on doit nous bourrer le crâne avec l'idée que la moindre demi-baguette se paie. À cet égard, le New Labour et ses imitateurs partout dans le monde montrent qu'ils sont tout à fait en phase avec le modèle néo-libéral de sélection
sociale. En simulant "l'emploi" et en faisant miroiter un futur positif de la société de travail, on crée la légitimation morale nécessaire pour sévir encore plus durement contre les chômeurs et ceux qui refusent de travailler. En même temps, la contrainte au travail imposée par l'État, les subventions salariales et la fameuse " économie solidaire " abaissent toujours plus le coût du travail. On encourage ainsi massivement le secteur foisonnant des bas salaires et du working poor.
La "politique active de l'emploi" prônée par le New Labour n'épargne personne, ni les malades chroniques ni les mères célibataires avec enfants en bas âge. Pour ceux qui perçoivent des aides publiques, l'étau des autorités ne se desserre qu'au moment où leur cadavre repose à la morgue. Tant d'insistance n'a qu'un sens : dissuader le maximum de gens de réclamer à l'État le moindre subside et montrer aux exclus des instruments de torture tellement répugnants qu'en comparaison le boulot le plus misérable doit leur paraître désirable.
Officiellement, l'État paternaliste ne brandit jamais son fouet que par amour et pour éduquer sévèrement ses enfants, traités de "feignants", au nom de leur développement personnel. En réalité, ces mesures "pédagogiques" ont un seul et unique but : chasser de la maison le quémandeur à coups de pied aux fesses. Quel autre sens pourrait avoir le fait de forcer les chômeurs à ramasser des asperges? Là, ils doivent chasser les saisonniers polonais qui n'acceptent ces salaires de misère que parce que le taux de change leur permet de les transformer en un revenu acceptable dans leur pays. Cette mesure n'aide pas le travailleur forcé, ni ne lui ouvre aucune "perspective d'emploi". Et pour les cultivateurs, les diplômés et les ouvriers qualifiés aigris qu'on a eu la bonté de leur envoyer ne sont qu'une source de tracas. Mais quand, après douze heures de travail sur le sol de la patrie, l'idée imbécile d'ouvrir, faute de mieux, une pizzéria ambulante paraît nimbée d'une lumière plus agréable, alors l'"aide à la flexibilisation" a atteint le résultat néo-britannique escompté.
" N'importe quel travail vaut mieux que pas de travail du tout. "
Bill Clinton, 1998
" Il n'y a pas de boulot plus dur que de ne pas en avoir du tout. "
Slogan d'une affiche d'exposition de l'Office du pacte de coordination des
initiatives de chômeurs en Allemagne, 1998
" L'engagement civique doit être récompensé et non pas rémunéré. [.] Celui
qui pratique l'engagement civique perd aussi la souillure d'être chômeur et
de toucher une aide sociale.
Ulrich Beck, l'Âme de la démocratie,1997
IV/ Aggravation et démenti de la religion du travail.
Le nouveau fanatisme du travail, avec lequel cette société réagit à la mort de son idole, est la conséquence logique et le stade terminal d'une longue histoire. Depuis la Réforme, toutes les forces porteuses de la modernisation occidentale ont prêché la sainteté du travail. Surtout au cours des cent cinquante dernières années, toutes les théories sociales et tous les courants politiques ont été obsédés par l'idée du travail. Socialistes et conservateurs, démocrates et fascistes se combattaient férocement, mais en dépit de la haine mortelle qu'ils se vouaient les uns aux autres, ils ont toujours sacrifié tous ensemble à l'idole Travail. "L'oisif ira loger ailleurs", ce vers de l'hymne ouvrier international a trouvé un écho macabre dans l'inscription Arbeit macht freisur le portail d'Auschwitz. Les démocraties pluralistes de l'après-guerre ne juraient que par la dictature perpétuelle du travail. Et même la constitution de la Bavière
archi-catholique instruit les citoyens dans le sens de la tradition protestante qui remonte à Luther : "Le travail est la source du bien-être du peuple et jouit de la protection particulière de l'État." À la fin du XXe siècle, alors que presque toutes les oppositions idéologiques se sont évanouies, il ne reste plus que l'impitoyable dogme commun qui veut que le travail soit la vocation naturelle de l'Homme.
Aujourd'hui, c'est la réalité de la société de travail même qui vient démentir ce dogme. Les prêtres de la religion du travail ont toujours prêché que la " nature de l'homme " était celle d'un animal laborans.Et que celui-ci ne deviendrait vraiment homme qu'en soumettant, à l'instar de Prométhée, la matière à sa volonté pour se réaliser dans ses produits. Si ce mythe du conquérant du monde, du démiurge censé avoir une vocation, a toujours été dérisoire face au caractère pris par le procès de travail moderne, il pouvait encore avoir un fondement réel au siècle des capitalistes-découvreurs de la trempe d'un Siemens, d'un Edison et de leurs personnels composés d'ouvriers qualifiés. Mais depuis, cette attitude est devenue complètement absurde.
Aujourd'hui, qui s'interroge encore sur le contenu, le sens et le but de son travail devient fou - ou bien un élément perturbateur pour le fonctionnement de cette machine sociale qui n'a d'autre finalité qu'elle-même. L'homo faberde jadis, qui était fier de son travail et prenait encore au sérieux ce qu'il faisait avec la manière bornée qui était la sienne, est aussi démodé qu'une machine à écrire. La machine doit continuer à tourner à tout prix, un point c'est tout. Et c'est la tâche des services marketing et de légions entières d'animateurs, de psychologues d'entreprise, de conseillers en image et de dealers d'en fournir le sens. Là où motivation et créativité sont les maîtres mots, on peut être sûr qu'il n'en reste rien - ou alors seulement en tant qu'illusion. C'est pourquoi les capacités à l'autosuggestion, à l'autopromotion et à la simulation de la compétence prennent place aujourd'hui parmi les vertus les plus importantes des managers et des ouvriers qualifiés, des vedettes médiatiques et des comptables, des professeurs et des gardiens de parking.
Par ailleurs, la crise de la société de travail a totalement ridiculisé l'idée selon laquelle le travail serait une nécessité éternelle imposée à l'homme par la nature. Depuis des siècles, on prêche que l'idole Travail mérite nos louanges pour la bonne et simple raison que les besoins ne peuvent se satisfaire tout seuls, sans l'activité et la sueur de l'homme. Et le but de toute l'organisation du travail est, nous dit-on, la satisfaction des besoins. Si cela était vrai, une critique du travail aurait autant de signification qu'une critique de la pesanteur. Mais comment une véritable "loi naturelle" pourrait-elle connaître une crise, voire disparaître ? Cette fausse conception du travail comme nature, les porte-parole sociaux du camp du travail, depuis les bouffeurs de caviar néo-libéraux fous de rendement jusqu'aux gros lards des syndicats, n'arrivent plus à la justifier. Ou bien comment expliqueraient-ils qu'aujourd'hui les trois quarts de l'humanité sombrent dans la misère précisément parce que la société de travail n'a plus besoin de leur travail ?
Ce n'est plus la malédiction biblique : "Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front" qui pèse sur les exclus, mais un nouveau jugement de damnation encore plus impitoyable : "Tu ne mangeras pas, parce que ta sueur est superflue et invendable." Drôle de loi naturelle ! C'est seulement un principe social irrationnel qui prend l'apparence d'une contrainte naturelle parce qu'il a détruit ou soumis depuis des siècles toutes les autres formes de rapports sociaux et s'est lui-même posé en absolu. C'est la "loi naturelle" d'une société qui se trouve très "rationnelle", mais qui ne suit, en réalité, que la rationalité des fins de son idole Travail, aux "impératifs" de laquelle elle est prête à sacrifier les derniers restes de son humanité.
" Qu'il soit bas, qu'il ne vise que l'argent, le travail est toujours en
rapport avec la nature. Déjà, le désir d'effectuer un travail mène toujours
plus à la vérité ainsi qu'aux lois et règles de la nature qui, elles, sont
vérité. "
Thomas Carlyle, Travailler et non pas désespérer, 1843
V/ Le travail, principe social coercitif.
Le travail n'a rien à voir avec le fait que les hommes transforment la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière active. Aussi longtemps qu'il y aura des hommes, ils construiront des maisons, confectionneront des vêtements, produiront de la nourriture et beaucoup d'autres choses ; ils élèveront des enfants, écriront des livres, discuteront, jardineront, joueront de la musique, etc. Ce fait est banal et va de soi. Ce qui ne va pas de soi, c'est que l'activité humaine tout court, la simple "dépense de force de travail", sans aucun souci de son contenu, tout à fait indépendante des besoins et de la volonté des intéressés, soit érigée en principe abstrait qui régit les rapports sociaux.
Dans les anciennes sociétés agraires, il existait toutes sortes de domination et de rapports de dépendance personnelle, mais pas de dictature de l'abstraction travail. Certes, les activités de transformation de la nature et les rapports sociaux n'étaient pas autodéterminés. Mais ils n'étaient pas non plus soumis à une "dépense abstraite de force de travail", ils s'intégraient dans un ensemble de règles complexes constituées de préceptes religieux, de traditions culturelles et sociales incluant des obligations mutuelles. Chaque activité se faisait en un temps et en un lieu précis : il n'existait pas de forme d'activité abstraitement universelle. Ce n'est que le système de production marchande moderne fondé sur la transformation incessante d'énergie humaine en argent érigée en fin en soi qui a engendré une sphère particulière, dite du travail, isolée de toutes les autres relations et faisant abstraction de tout contenu - une sphère caractérisée par une activité subordonnée, inconditionnelle, séparée, robotisée, coupée du reste de la société et obéissant à une rationalité des fins abstraite, régie par la " logique d'entreprise ", au-delà de tout besoin. Dans cette sphère séparée de la vie, le temps cesse d'être vécu de façon active et passive ; il devient une simple matière première qu'il faut exploiter de manière optimale : "Le temps, c'est de l'argent." Chaque seconde est comptée, chaque pause-pipi est un tracas, chaque brin de causette un crime contre la finalité de la production devenue autonome. Là où l'on travaille, seule de l'énergie abstraite doit être dépensée. La vie est ailleurs Ñ et encore, parce que la cadence du temps de travail s'immisce en tout. Déjà les enfants sont dressés en fonction de la montre pour être "efficaces" un jour, les vacances servent à reconstituer la "force de travail", et même pendant les repas, les fêtes ou l'amour, le tic-tac des secondes résonne dans nos têtes.
Dans la sphère du travail, ce qui compte n'est pas tant ce qui est fait, mais le fait que telle ou telle chose soit faite en tant que telle, car le travail est une fin en soi dans la mesure même où il sert de vecteur à la valorisation du capital-argent, à l'augmentation infinie de l'argent pour l'argent. Le travail est la forme d'activité de cette fin en soi absurde. C'est uniquement pour cela, et non pour des raisons objectives, que tous les produits sont produits en tant que marchandises. Car ils ne représentent l'abstraction argent, dont le contenu est l'abstraction travail, que sous cette forme. Tel est le mécanisme de la machine sociale autonomisée qui tient l'humanité moderne enchaînée.
Et c'est bien pourquoi le contenu de la production importe aussi peu que l'usage des choses produites et leurs conséquences sur la nature et la société. Construire des maisons ou fabriquer des mines antipersonnel, imprimer des livres ou cultiver des tomates transgéniques qui rendent les hommes malades, empoisonner l'air ou "seulement" faire disparaître le goût : tout cela importe peu, tant que, d'une manière ou d'une autre, la marchandise se transforme en argent et l'argent de nouveau en travail. Que la marchandise demande à être utilisée concrètement, fût-ce de manière destructrice, est une question qui n'intéresse absolument pas la rationalité d'entreprise, car pour elle le produit n'a de valeur que s'il est porteur de travail passé, de "travail mort".
L'accumulation de "travail mort" en tant que capital, représenté sous la forme-argent, est la seule "signification" que le système de production marchande moderne connaisse. "Travail mort" ? Folie métaphysique ! Oui, mais une métaphysique devenue réalité tangible, une folie "objectivée" qui tient cette société dans sa poigne de fer. Dans l'acte sempiternel de la vente et de l'achat, les hommes ne s'échangent pas comme des êtres sociaux conscients d'eux-mêmes, ils ne font qu'exécuter comme des automates sociaux la fin en soi qui leur est imposée.
L'ouvrier se sent auprès de soi-même seulement en dehors du travail ; dans le travail, il se sent extérieur à soi-même. Il est lui-même quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas dans son propre élément. Son travail n'est pas volontaire, mais contraint, travail forcé. Il n'est donc pas la satisfaction d'un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu'il n'existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste.
Karl Marx, Manuscrits de 1844
VI/ Travail et capital : les deux faces de la même médaille.
La gauche politique a toujours vénéré le travail avec un zèle particulier. Non seulement elle a élevé le travail en essence de l'homme, mais aussi elle l'a mythifié en l'érigeant en "contre-principe" du capital. Pour elle, ce n'était pas le travail qui était scandaleux, mais seulement son exploitation par le capital. C'est pourquoi le programme de tous les "partis ouvriers" a toujours été celui de "libérer le travail", non de se libérer du travail. Mais l'antagonisme social du capital et du travail n'est que celui de deux intérêts différents (quoique différemment puissants) à l'intérieur de la fin en soi capitaliste. La lutte de classes fut la forme sous laquelle ces intérêts contraires s'affrontèrent sur le terrain social commun du système de production marchande. Elle fit partie de la dynamique inhérente
au mouvement de valorisation du capital. Que la lutte ait été menée pour des salaires, des droits, de meilleures conditions de travail ou la création d'emplois, son présupposé sous-jacent fut toujours la machine dominante avec ses principes irrationnels.
Le contenu qualitatif de la production compte aussi peu du point de vue du travail que du point de vue du capital. Ce qui compte, c'est uniquement la possibilité de vendre la force de travail au meilleur prix. Il ne s'agit pas de déterminer ensemble quelle signification et quel but donner à chaque activité. Si pareil espoir de réaliser l'autodétermination de la production dans le cadre du système de production marchande a jamais existé, les "ouvriers" ont depuis longtemps fait leur deuil de cette illusion. Il ne s'agit plus pour eux que d'"emplois", de "places" - ces notions prouvent déjà que toute cette opération n'a d'autre finalité qu'elle-même, ainsi que l'asservissement de ceux qui y participent.
Que produire, pourquoi et avec quelles conséquences ? Le vendeur de la marchandise force de travail s'en moque aussi éperdument que l'acheteur. Les ouvriers du nucléaire et des usines chimiques poussent les hauts cris quand on veut désamorcer leurs bombes à retardement. Et les "employés" de Volkswagen, Ford ou Toyota sont les adeptes les plus fanatiques du programme suicidaire de l'automobile. Non seulement parce qu'ils sont contraints de se vendre pour avoir le "droit" de vivre, mais aussi parce qu'ils s'identifient réellement avec cette existence bornée. Sociologues, syndicats, curés et théologiens professionnels de la "question sociale" y voient la preuve de la valeur éthico-morale du travail. Le travail forme la personnalité, disent-ils. Pour sûr : la personnalité de zombies de la production marchande qui n'arrivent même plus à concevoir une vie en dehors de leur cher turbin aux exigences duquel ils se plient tous les jours.
Mais si la classe ouvrière en tant que classe ouvrière n'a jamais été l'antagonisme du capital et le sujet de l'émancipation humaine, réciproquement les capitalistes et les managers ne dirigent pas la société selon la malignité d'une volonté subjective d'exploiteurs. Aucune caste dominante dans l'histoire n'a mené une vie aussi peu libre et misérable que les managers surmenés de Microsoft, Daimler-Chrysler ou Sony. N'importe quel seigneur du Moyen Age aurait profondément méprisé ces gens. Car, tandis que celui-ci pouvait s'adonner au loisir et gaspiller sa richesse de manière plus ou moins orgiaque, les élites de la société de travail n'ont droit à aucun répit. En dehors du turbin, elles ne savent pas quoi faire, sauf retomber en enfance : l'oisiveté, le plaisir de la connaissance et la
jouissance sensuelle leur sont aussi étrangers qu'à leur matériel humain. Elles ne sont elles-mêmes que les esclaves de l'idole Travail, de simples élites de fonction au service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société.
L'idole dominante sait imposer sa volonté impersonnelle par la "contrainte muette" de la concurrence à laquelle doivent se soumettre aussi les puissants, même lorsqu'ils dirigent des centaines d'usines et déplacent des milliards d'un point du globe à l'autre. S'ils ne s'y soumettent pas, ils sont mis au rebut avec aussi peu de ménagement que les "forces de travail" superflues. Et c'est leur absence même d'autonomie qui rend les fonctionnaires du capital aussi infiniment dangereux, non leur volonté subjective d'exploiteurs. Ils ont moins le droit que tout autre de s'interroger sur le sens et les conséquences de leur activité ininterrompue, de même qu'ils ne peuvent se permettre ni sentiment ni état d'âme. C'est pourquoi ils prétendent être réalistes quand ils ravagent le monde, enlaidissent les villes et laissent les hommes s'appauvrir au milieu de la richesse.
Le travail est désormais assuré d'avoir toute la bonne conscience de son côté : la propension à la joie se nomme déjà "besoin de repos" et commence à se ressentir comme un sujet de honte. " Il faut bien songer à sa santé " Ñ ainsi s'excuse-t-on lorsqu'on est pris en flagrant délit de partie de campagne. Oui, il se pourrait bien qu'on en vînt à ne point céder à un penchant pour la vita contemplativa(c'est-à-dire pour aller se promener avec ses pensées et ses amis) sans mauvaise conscience et mépris de soi-même.
Friedrich Nietzsche, " Loisir et désouvrement ", le Gai savoir
VII/ Le travail, domination patriarcale.
Le travail, par sa logique et son broyage en matière-argent, a beau y tendre, tous les domaines sociaux et les activités nécessaires ne se laissent pas enfermer dans la sphère du temps abstrait. C'est pourquoi, en même temps que la sphère du travail érigée en sphère autonome, est née, comme son revers, la sphère du foyer, de la famille et de l'intimité.
Ce domaine défini comme "féminin" demeure le refuge des nombreuses activités répétitives de la vie quotidienne qui ne sont pas transformables en argent, ou seulement de manière exceptionnelle : depuis le nettoyage et la cuisine, jusqu'à l'éducation des enfants et les soins aux personnes âgées, en passant par le "travail affectif" de la femme au foyer idéale qui chouchoute son travailleur de mari, lessivé par le travail, pour qu'il puisse "faire le plein de sentiments". C'est pourquoi la sphère de l'intimité, en tant que revers du travail, se trouve transfigurée par l'idéologie de la famille bourgeoise en domaine de la "vraie vie" Ñ même si, en réalité, dans la plupart des cas, elle ressemble à un enfer intime.
C'est qu'il ne s'agit pas d'une sphère où la vie serait meilleure et vraie, mais d'une forme d'existence aussi bornée et réduite dont on a seulement inversé le signe. Cette sphère est elle-même un produit du travail ; séparée de lui, certes, mais n'existant que par rapport à lui. Sans l'espace social séparé que constituent les formes d'activités "féminines", la société de travail n'aurait jamais pu fonctionner. Cet espace est à la fois sa condition tacite et son résultat spécifique.
Ce qui précède vaut également pour les stéréotypes sexuels qui se sont généralisés à mesure que le système de production marchande se développait. Ce n'est pas un hasard si l'image de la femme gouvernée par l'émotion et l'irrationnel, la nature et les pulsions ne s'est figée, sous la forme de préjugé de masse, qu'en même temps que celle de l'homme travailleur et créateur de culture, rationnel et maître de soi. Et ce n'est pas un hasard non plus si l'autodressage de l'homme blanc en fonction des exigences insolentes du travail et de la gestion étatique des hommes que le travail impose est allé de pair avec des siècles de féroce "chasse aux sorcières".
De même, l'appropriation du monde au moyen des sciences naturelles, qui a commencé simultanément, a été dès le départ contaminée par la fin en soi de la société de travail et les assignations sexuelles de celle-ci. Ainsi, pour pouvoir fonctionner sans accroc, l'homme blanc a-t-il chassé de lui tous les besoins émotionnels et tous les états d'âme dans lesquels le règne du travail ne voit que des facteurs de trouble.
Au XXe siècle, surtout dans les démocraties fordistes de l'après-guerre, les femmes ont été de plus en plus intégrées au système du travail. Mais il n'en est résulté qu'une conscience féminine schizophrène. Car, d'une part, la progression des femmes dans la sphère du travail ne pouvait leur apporter aucune libération, mais seulement le même dressage à l'idole Travail que celui des hommes. D'autre part, la structure de la "scission" restait inchangée et avec elle la sphère des activités dites "féminines" en dehors du travail officiel. Les femmes ont ainsi été soumises à une double charge et, du même coup, exposées à des impératifs sociaux complètement opposés. Jusqu'à présent, dans la sphère du travail, elles restent reléguées principalement dans des positions subalternes et moins payées.
Aucune lutte pour les quotas de femmes et les chances de carrière féminine n'y changera rien, car ce type de lutte reste dans la logique du système. La misérable vision bourgeoise d'une "compatibilité entre vie professionnelle et vie familiale" laisse pleinement intacte la séparation des sphères propre au système de production marchande, et par là la structure de la "scission" sexuelle. Pour la majorité des femmes, cette perspective est invivable, et pour une minorité de femmes "mieux payées" il en résulte une position perfide de gagnantes au sein de l'apartheid social, qui leur permet de déléguer le ménage et la garde des enfants à des employés mal payés (et "naturellement" féminins).
En vérité, dans la société en général, la sphère, sanctifiée par l'idéologie bourgeoise, de la "vie privée" et de la famille se dégrade et se vide toujours davantage de sa substance parce que, dans sa toute-puissance, la société de travail exige l'individu entier, son sacrifice complet, sa mobilité dans l'espace et sa flexibilité dans le temps. Le patriarcat n'est pas aboli, il ne fait que se barbariser dans la crise inavouée de la société de travail. À mesure que le système de production marchande s'effondre, on rend les femmes responsables de la survie sur tous les plans, tandis que le monde " masculin " prolonge par la simulation les catégories de la société de travail.
L'humanité dut se soumettre à des épreuves terribles avant que le moi, nature identique, tenace, virile de l'homme fût élaborée et chaque enfance est encore un peu la répétition de ces épreuves.
Max Horkheimer, Theodor Adorno, la Dialectique de la raison
VIII/ Le travail, activité des hommes asservis.
Que le travail et l'asservissement soient identiques, voilà ce qui se laisse démontrer non seulement empiriquement, mais aussi conceptuellement. Il y a encore quelques siècles, les hommes étaient conscients du lien entre travail et contrainte sociale. Dans la plupart des langues européennes, le concept de "travail" ne se réfère à l'origine qu'à l'activité des hommes asservis, dépendants : les serfs ou les esclaves. Dans les langues germaniques, le mot désigne la corvée d'un enfant devenu serf parce qu'il est orphelin. Laboraresignifie en latin quelque chose comme "chanceler sous le poids d'un fardeau", et désigne plus communément la souffrance et le labeur harassant des esclaves. Dans les langues romanes, des mots tels que travail, trabajo,etc., viennent du latin tripalium,une sorte de joug utilisé pour torturer et punir les esclaves et les autres hommes non libres. On trouve un écho de cette signification dans l'expression "joug du travail".
Même par son étymologie, le "travail" n'est donc pas synonyme d'activité humaine autodéterminée, mais renvoie à une destinée sociale malheureuse. C'est l'activité de ceux qui ont perdu leur liberté. L'extension du travail à tous les membres de la société n'est par conséquent que la généralisation de la dépendance servile, de même que l'adoration moderne du travail ne représente que l'exaltation quasi religieuse de cette situation.
Ce lien a pu être refoulé avec succès et l'exigence sociale qu'il représente a pu être intériorisée, parce que la généralisation du travail est allée de pair avec son "objectivation" par le système de production marchande moderne : la plupart des hommes ne sont plus sous le knout d'un seigneur incarné dans un individu. La dépendance sociale est devenue une structure systémique abstraite - et justement par là totale. On la ressent partout, et c'est pour cette raison même qu'elle est à peine saisissable. Là où chacun est esclave, chacun est en même temps son propre maître Ñ son propre négrier et son propre surveillant. Et chacun d'obéir à l'idole invisible du système, au "grand frère" de la valorisation du capital qui l'a envoyé sous le tripalium.
IX/ L'histoire sanglante de l'instauration du travail.
L'histoire de la modernité est l'histoire de l'instauration du travail qui a tracé un large sillon de désolation et d'effroi sur toute la surface de la terre. Car l'exigence démesurée de gaspiller la plus grande partie de son énergie pour une fin en soi déterminée de l'extérieur n'a pas toujours été aussi intériorisée qu'aujourd'hui. Il aura fallu des siècles de violence ouverte pratiquée à grande échelle pour soumettre les hommes au service inconditionnel de l'idole Travail, et ce littéralement par la torture.
Au départ, il y a eu non pas l'extension des conditions du marché Ñ extension censée accroître le bien-être général Ñ, mais les insatiables besoins d'argent des appareils d'État à l'époque de l'absolutisme, pour lesquels il s'agissait de financer la machine de guerre de la modernité naissante. C'est seulement à cause de l'intérêt de ces appareils qui, pour la première fois dans l'histoire, ont enserré dans un étau bureaucratique l'ensemble de la société que s'est accélérée l'évolution du capital financier et marchand des villes au-delà des échanges commerciaux traditionnels. Ce n'est que de cette façon que l'argent est devenu la motivation sociale centrale et l'abstraction travail une exigence sociale centrale qui ne tient pas compte des besoins.
Si la plupart des hommes sont passés à la production pour des marchés anonymes, et ainsi à l'économie monétaire généralisée, ils ne l'ont pas fait de leur plein gré, mais parce que le besoin d'argent de l'absolutisme avait monétarisé les impôts tout en les augmentant de façon exorbitante. Ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils devaient "gagner de l'argent", mais pour l'État militarisé de la modernité naissante fondée sur la puissance des armes à feu, sa logistique et sa bureaucratie. C'est ainsi et pas autrement qu'est née l'absurde fin en soi de la valorisation du capital, et par là celle du travail.
Très vite, impôts monétaires et taxes ne suffirent plus. Les bureaucrates de l'absolutisme et les administrateurs du capitalisme financier se sont mis à organiser les hommes directement et par la force pour en faire le matériel d'une machine sociale ayant pour but la transformation du travail en argent. Les modes de vie et d'existence traditionnels de la population furent détruits, non parce que la population aurait " évolué " de son plein gré et de façon autonome, mais parce qu'elle devait servir de matériel humain pour la machine de la valorisation récemment mise en route. Les hommes furent chassés de leurs champs manu militari pour que paissent les moutons des manufactures de laine. On abolit des droits anciens comme ceux de chasser librement, de pêcher et de couper du bois dans les forêts. Et quand ensuite les masses appauvries battaient la campagne en mendiant et en volant, elles étaient enfermées dans des work-houses(maisons de travail) et des manufactures. Là on les brutalisait avec les instruments de torture du travail, tout en leur inculquant à force de coups une conscience soumise de bête de somme.
Mais cette transformation Ñ qui s'est effectuée par poussées Ñ de leurs sujets en matière première de l'idole Travail génératrice d'argent était loin de suffire aux États monstrueux de l'absolutisme. Ils étendirent leurs prétentions à d'autres continents. La colonisation intérieure de l'Europe alla de pair avec une colonisation extérieure, d'abord dans les deux Amériques puis dans certaines régions de l'Afrique. Là, les propagandistes fanatiques du travail laissèrent tomber définitivement toutes leurs inhibitions. Ils se ruèrent sur les mondes que l'on venait de "découvrir" et se livrèrent à des campagnes d'extermination, de destruction et de pillage jusque-là sans précédent - d'autant que les victimes n'y étaient même pas considérées comme des êtres humains. Les puissances cannibales européennes de la société de travail naissante définirent les cultures étrangères qu'elles avaient soumises comme "sauvages" et cannibales.
C'est ainsi que l'extermination des populations de ces régions ou la réduction en esclavage de millions d'hommes furent légitimées. L'esclavage pur et simple pratiqué dans l'économie coloniale des plantations et des matières premières (qui, par ses dimensions, dépassa de loin d'esclavage antique) fait partie des crimes fondateurs du système de production marchande. Alors, on pratiqua pour la première fois l'"extermination par letravail" à grande échelle. Ce fut la deuxième fondation de la société de travail. L'homme blanc, déjà marqué par l'autodressage, put ainsi, face aux "sauvages", donner libre cours à sa haine de soi refoulée et à son complexe d'infériorité. À ses yeux, les "sauvages" étaient, un peu à l'image de "la femme", des sortes d'hybrides primitifs, proches de la nature et à mi-chemin entre l'animal et l'homme. Emmanuel Kant conjecturait avec perspicacité que les babouins pourraient parler s'ils le voulaient, mais qu'ils ne le faisaient pas parce qu'ils craignaient d'être mis au travail.
Ce raisonnement grotesque jette une lumière révélatrice sur les Lumières. À l'époque de la modernité, l'éthique répressive du travail (se réclamant, dans sa version protestante originelle, de la grâce de Dieu et, depuis les Lumières, de la loi naturelle) fut travestie en "mission civilisatrice".
La culture, comprise en ce sens, est la soumission volontaire au travail ; et le travail est masculin, blanc et "occidental". Son contraire, la nature non humaine, informe et dépourvue de culture est féminine, de couleur et "exotique", et doit donc être soumise à la contrainte. En un mot, "l'universalisme" de la société de travail est, à la racine, profondément raciste. L'abstraction universelle du travail ne peut jamais se définir qu'en se démarquant de tout ce qui ne s'intègre pas en elle. La bourgeoisie moderne, qui finit par hériter de l'absolutisme, n'est pas issue des paisibles marchands des anciennes routes commerciales, mais plutôt des condottieri,des bandes mercenaires de la modernité naissante, des administrateurs des work-houseset des pénitenciers, des fermiers généraux, des gardiens d'esclaves et autres requins qui ont constitué le terreau social du "patronat" moderne. Les révolutions bourgeoises des XVIIIe et XIXe siècles n'avaient rien à voir avec l'émancipation sociale ; elles n'ont fait que remanier les rapports de pouvoir à l'intérieur du nouveau système coercitif, libérer les institutions de la société de travail des intérêts dynastiques surannés et accélérer leur chosification et leur dépersonnalisation. C'est à la glorieuse Révolution française qu'il revint, avec un pathos particulier, de proclamer un devoir de travail et d'instituer de nouvelles maisons de travail forcé par une "loi d'abolition de la mendicité".
C'était exactement le contraire de ce à quoi aspiraient les mouvements de révolte sociale qui éclataient en marge de la révolution bourgeoise sans s'y intégrer. Bien longtemps avant, il y avait eu des formes originales de résistance et de refus devant lesquelles l'historiographie officielle de la société de travail et de la modernisation ne peut que rester muette. Les producteurs des anciennes sociétés agraires qui, eux aussi, ne s'étaient jamais résignés sans heurt aux rapports de domination féodaux voulaient encore moins se résigner à devenir la "classe ouvrière" d'un système extérieur à eux. Depuis la Guerre des Paysans des XVe et XVIe siècles jusqu'aux insurrections anglaises du luddisme et au soulèvement des tisserands silésiens de 1844, c'est une seule chaîne ininterrompue d'âpres
luttes de résistance contre le travail. Pendant des siècles, l'instauration de la société de travail fut synonyme d'une guerre civile tantôt ouverte, tantôt larvée.
Les anciennes sociétés agraires étaient tout sauf paradisiaques. Mais la majorité des hommes ne vécurent la contrainte monstrueuse de la société de travail naissante que comme une détérioration de leur existence et une "époque de désespoir". De fait, les hommes avaient encore quelque chose à perdre malgré l'étroitesse de leurs conditions. Ce qui, dans la fausse conscience du monde moderne, apparaît comme les ténèbres et les tourments d'un Moyen Age imaginaire, c'est en réalité les affres de sa propre histoire. Dans les cultures non ou pré-capitalistes, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Europe, le temps de l'activité de production, aussi bien quotidiennement qu'annuellement, était bien moindre que ce n'est le cas même pour les " employés " modernes des usines et des bureaux. Et cette production, loin d'être densifiée comme dans la société de travail, était entremêlée d'une culture sophistiquée de loisir et de "lenteur" relative.
Sauf catastrophes naturelles, la plupart des besoins matériels de base ont été bien mieux assurés que pendant de longues périodes de l'histoire de la modernisation Ñ et aussi bien mieux que dans les bidonvilles terrifiants du monde en crise d'aujourd'hui. Il en va de même de la domination qui, à l'époque, ne régentait pas toute l'existence comme dans la société de travail bureaucratisée.
C'est pourquoi la résistance contre le travail ne pouvait être brisée que militairement. Jusqu'à présent, les idéologues de la société de travail ferment hypocritement les yeux sur le fait que la culture des producteurs pré-modernes n'a pas été "développée" mais au contraire étouffée dans leur sang. Aujourd'hui, les démocrates pondérés du travail préfèrent mettre toutes ces monstruosités sur le compte des "conditions pré-démocratiques" d'un passé avec lequel ils n'auraient plus rien à voir. Ils ne veulent pas admettre que les origines terroristes de la modernité jettent une lumière crue sur l'essence de la société de travail actuelle. À aucun moment, la gestion bureaucratique du travail et le fichage étatique des hommes dans les démocraties industrielles n'ont pu nier leurs origines absolutistes et coloniales. Objectivée en un système impersonnel, la gestion répressive des hommes au nom de l'idole Travail s'est même encore accrue, en pénétrant tous les secteurs de la vie.
C'est justement maintenant, à l'heure de l'agonie du travail, que la poigne de fer bureaucratique redevient aussi sensible qu'à l'aube de la société de travail. Au moment où elle organise l'apartheid social et tente vainement de bannir la crise au moyen de l'esclavage tel que le pratique l'État démocratique, la direction du travail se révèle le système coercitif qu'elle a toujours été. De même, la stupidité coloniale est de retour dans l'administration coercitive qu'exerce le F.M.I. sur l'économie des pays de la périphérie déjà ruinés en série. Après la mort de son idole, la société de travail se rappelle dans tous les domaines les méthodes de ses crimes fondateurs, lesquelles ne peuvent pourtant plus la sauver.
" Le barbare est paresseux et se distingue de l'homme civilisé en ceci qu'il reste plongé dans son abrutissement, car la formation pratique consiste dans l'habitude et dans le besoin d'agir. "
Hegel, Principes fondamentaux de la philosophie du droit, 1821
On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail [.], que c'est là la meilleure police, qu'elle tient chacun en bride et qu'elle s'entend à entraver vigoureusement le développement de la raison, des convoitises, des envies d'indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, il retire cette force à la réflexion, à laméditation, aux rêves, aux soucis, à l'amour et à la haine.
Friedrich Nietzsche, " Les apologistes du travail ", Aurore, 1881
X/ Le mouvement ouvrier : un mouvement pour le travail.
Le mouvement ouvrier classique, qui n'a connu son apogée que longtemps après le déclin des anciennes révoltes sociales, ne luttait plus contre le travail et ses scandaleuses exigences, mais développait presque une sur-identification avec ce qui paraissait inévitable. Il n'aspirait plus qu'à des "droits" et à des améliorations dans le cadre de la société de travail, dont il avait déjà largement intériorisé les contraintes. Au lieu de critiquer radicalement la transformation de l'énergie humaine en argent en tant que fin en soi irrationnelle, il a lui-même adopté le "point de vue du travail" et a conçu la valorisation comme un fait positif.
Ainsi le mouvement ouvrier a-t-il hérité à sa façon de l'absolutisme, du protestantisme et des Lumières. Le malheur du travail s'est mué en fausse fierté du travail, qui redéfinit la domestication de l'individu en matériel humain de l'idole moderne pour en faire un "droit de l'homme". Les ilotes domestiqués du travail ont inversé pour ainsi dire les rôles idéologiques et ont fait preuve d'un zèle de missionnaires d'une part en exigeant le "droit au travail" et d'autre part en invoquant le "devoir de travail pour tous". La bourgeoisie n'était pas combattue en tant que "fonctionnaire" de la société de travail, elle était au contraire traitée de "parasite" au nom même du travail. Tous les membres de la société, sans exception, devaient être enrôlés de force dans les "armées du travail".
Le mouvement ouvrier est ainsi lui-même devenu un accélérateur de la société de travail capitaliste. Dans l'évolution du travail, c'est lui qui imposa, contre les "fonctionnaires" bourgeois bornés du XIXe et du début du XXe siècle, les dernières étapes de l'objectivation; presque comme, un siècle plus tôt, la bourgeoisie avait pris la succession de l'absolutisme. La chose fut possible uniquement parce que, au cours de la déification du travail, les partis ouvriers et les syndicats se sont référés de façon positive à l'appareil d'État et aux institutions de l'administration répressive du travail qu'ils ne voulaient pas supprimer mais investir dans une sorte de "marche à travers les institutions". Ainsi, ils poursuivirent, comme avant eux la bourgeoisie, la tradition bureaucratique de la gestion des hommes dans la société de travail telle qu'elle existait depuis l'absolutisme.
Mais l'idéologie d'une généralisation sociale du travail nécessitait également un nouveau rapport politique. Dans la société de travail qui ne s'était encore imposée qu'à moitié, il fallait remplacer l'ordre corporatiste et ses différents "droits" politiques (le droit de vote censitaire, par exemple) par l'égalité démocratique générale de l'"État de travail" achevé. Par ailleurs, il fallait réguler, selon les préceptes de l'"État social", les différences de régime dans le fonctionnement de la machine de valorisation, puisque celle-ci déterminait maintenant la totalité de la vie sociale. Là aussi, c'est au mouvement ouvrier qu'il revint d'en fournir le paradigme. Sous le nom de "social-démocratie", il devint le plus grand "mouvement citoyen" de l'histoire, mouvement qui ne pouvait cependant être qu'un piège tendu à celui-là même qui l'avait posé. Car, en démocratie, tout est matière à négociation, sauf les contraintes de la société de travail qui, elles, sont posées en tant que postulats. Ne sont discutables que les modalités et les formes de développement de ces contraintes. Nous n'avons le choix qu'entre Omo et Persil, la peste et le choléra, l'effronterie et la bêtise, Jospin et Chirac.
La démocratie de la société de travail est le système de domination le plus pervers de l'histoire : c'est un système d'auto-oppression. Voilà pourquoi cette démocratie n'organise jamais la libre détermination des membres de la société à propos des ressources communes, mais uniquement la forme juridique des monades du travail, socialement séparées les unes des autres, qui ont à rivaliser pour vendre leur peau sur le marché du travail. La démocratie est le contraire de la liberté. C'est ainsi que les hommes du travail démocratiques se divisent nécessairement en administrateurs et administrés, en patrons et commandés, en élites de fonction et matériel humain. Les partis politiques, notamment les partis ouvriers, reflètent fidèlement ce rapport dans leur structure. Le fait qu'il y ait des chefs et des troupes, des personnalités et des militants, des clans et des godillots témoigne d'un rapport qui n'a rien à voir avec un débat ouvert et un processus de décision commune. Que les élites elles-mêmes ne puissent être que des fonctionnaires assujettis à l'idole Travail et à ses décrets aveugles fait partie intégrante de la logique de ce système. Au plus tard depuis le nazisme, tous les partis sont devenus à la fois des partis ouvriers et des partis du capital. Dans les " sociétés en voie de développement " de l'Est et du Sud, le mouvement ouvrier s'est mué en parti-État chargé de réaliser, par la terreur, la modernisation tardive du pays ; à l'Ouest, en un système de " partis populaires " dotés de programmes interchangeables et de figures représentatives médiatiques. La lutte des classes est terminée parce que la société de travail l'est elle aussi. À mesure que le système dépérit, les classes se révèlent les catégories socio-fonctionnelles d'un système fétichiste commun. Quand la social-démocratie, les Verts et les anciens communistes se signalent dans la gestion de la crise en mettant au point des programmes de répression particulièrement abjects, ils montrent qu'ils sont les dignes héritiers d'un mouvement ouvrier qui n'a jamais voulu que le travail à tout prix.
" Le travail doit tout régenter,
Seul l'oisif sera esclave,
Le travail doit régner sur ce monde,
Car le monde n'existe que par lui. "
Friedrich Stampfer, l'Honneur du travail, 1903
XI/ La crise du travail.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pendant un bref instant historique, on a pu croire qu'avec les industries fordistes la société de travail s'était consolidée en un système de " prospérité perpétuelle ". Et du fait de ce système on a pu croire que, grâce à la consommation de masse et à l'État social, le caractère insupportable de cette fin en soi coercitive qu'est le travail pourrait être durablement pacifié. Hormis le fait que cette idée a toujours été celle d'ilotes démocratiques, valable seulement pour une petite fraction de la population mondiale, elle devait également se ridiculiser dans les pays hautement développés. Car avec la troisième révolution industrielle de la micro-informatique, la société de travail se heurte à sa limite historique absolue.
Que nous devions atteindre tôt ou tard cette limite était prévisible, car le système de production marchande souffre depuis sa naissance d'une contradiction interne incurable. D'une part, il vit de l'absorption massive d'énergie humaine à travers la dépense de la force de travail ; et plus il en consomme, mieux c'est. Mais d'autre part, la loi de la concurrence exige des entreprises une augmentation permanente de la productivité à travers laquelle la force de travail se trouve remplacée par le capital fixe scientificisé.
Cette contradiction interne était déjà la cause profonde de toutes les crises précédentes, y compris la crise économique mondiale de 1929-1933 aux effets dévastateurs. Mais un mécanisme de compensation permettait toujours de surmonter ces crises : à un niveau de productivité chaque fois plus élevé et après un certain temps d'incubation, l'extension des marchés à de nouvelles couches de consommateurs réabsorbait Ñ globalement parlant Ñ davantage de travail qu'il n'en avait été supprimé auparavant. Certes, la dépense de force de travail par produit diminuait, mais dans l'absolu la production augmentait dans des proportions telles que l'on réussissait à compenser cette diminution, et même davantage. Par conséquent, aussi longtemps que les innovations de produits dépassaient les innovations de processus, la contradiction interne du système pouvait être transposée dans un mouvement d'expansion.
L'automobile est l'exemple historique le plus marquant de ce phénomène : grâce à la chaîne de montage et à d'autres techniques de rationalisation issues de l'" organisation scientifique du travail " (d'abord dans l'usine automobile Henry Ford de Detroit), on put réduire le temps de travail par automobile à une fraction du temps de travail nécessaire auparavant. Parallèlement, le travail était intensifié de façon extraordinaire, de sorte que, dans le même laps de temps, l'exploitation du matériel humain s'en trouvait accrue d'autant. Et surtout, grâce à la baisse des prix qui en découlait, l'automobile, jusqu'alors produit de luxe pour la haute société,
a pu être intégrée dans la consommation de masse.
C'est ainsi que, pendant la seconde révolution industrielle (le " fordisme "), la soif insatiable d'énergie humaine de l'idole Travail a pu être satisfaite à un niveau supérieur malgré la fabrication " rationalisée " (le travail à la chaîne). En même temps, l'automobile est un exemple central du caractère destructeur des modes de production et de consommation propres à la société de travail hautement développée. Dans l'intérêt de la production automobile et de la circulation individuelle massives, on a bétonné et
enlaidi la campagne, empoisonné l'environnement et accepté sans trop rechigner que sur les routes, bon an mal an, la troisième guerre mondiale non déclarée fasse rage avec ses millions de morts et de mutilés.
Avec la troisième révolution industrielle, celle de la micro-informatique, l'ancien mécanisme de compensation par expansion s'arrête peu à peu. Certes, la micro-informatique rend elle aussi de nombreux produits moins chers tout en en créant de nouveaux (surtout dans le domaine des médias). Mais, pour la première fois, l'innovation de processus va plus vite que l'innovation de produit. Pour la première fois, on supprime davantage de travail qu'on peut en réabsorber par l'extension des marchés. Conséquences logiques de la rationalisation : la robotique remplace l'énergie humaine, les nouvelles techniques de communication rendent le travail superflu. Des pans entiers de la construction, de la production, du marketing, du stockage, de la vente et même du management disparaissent. Pour la première fois, l'idole Travail se met involontairement à un régime draconien durable, causant ainsi sa propre mort.
Comme la société démocratique de travail constitue un système de dépense de la force de travail très élaboré, fonctionnant en boucle et sans autre finalité que lui-même, le passage à une baisse généralisée du temps de travail se révèle impossible dans le cadre de cette société. La rationalité d'entreprise exige que, d'une part, des masses toujours plus nombreuses soient mises au " chômage " de longue durée et par là coupées de la reproduction de leurs conditions d'existence telles que le système les définit, tandis que, d'autre part, les " actifs ", en nombre toujours plus restreint, sont contraints à travailler plus durement et avec une productivité toujours plus élevée. Au beau milieu de la richesse reviennent la pauvreté et la faim, même dans les pays capitalistes les plus développés, alors que des moyens de production intacts et des terres cultivables restent massivement en friche ; d'innombrables logements et bâtiments publics restent vides, alors que le nombre de sans-abris augmente irrésistiblement.
Globalement, le capitalisme finit par ne concerner qu'une minorité. Dans sa détresse, l'idole Travail moribonde se dévore elle-même. Le capital, en quête des dernières miettes de travail, brise les frontières de l'économie nationale et se globalise dans une concurrence nomade qui vise l'élimination du concurrent. Des régions entières du monde sont coupées des flux globaux de marchandises et de capital. Avec une vague sans précédent dans l'histoire de fusions et d'" O.P.A. hostiles ", les grands groupes industriels se préparent à la lutte finale de l'économie d'entreprise. Désorganisés, les États et les nations implosent ; les populations rendues folles par la concurrence pour la survie s'entre-déchirent dans des guerres de bande ethniques.
Le principe moral fondamental est le droit qu'a l'homme à son travail. [.] À mon sens, il n'est rien de plus atroce qu'une vie oisive. Personne n'y a droit. La civilisation n'a pas de place pour les oisifs.
Henry Ford
" Le capital est une contradiction en procès : d'une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d'autre part, il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse [.] D'une part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de travail. D'autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d'après l'étalon du temps de travail, et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. "
Karl Marx, Grundrisse, 1857-58
XII/ La fin de la politique.
La crise du travail entraîne nécessairement la crise de l'État et par là celle de la politique. Fondamentalement, l'État moderne doit son rôle au fait que le système de production marchande a besoin d'une instance supérieure qui garantisse le cadre de la concurrence, les fondements juridiques généraux et les conditions nécessaires à la valorisation Ñ y compris les appareils répressifs au cas où le matériel humain voudrait mettre en cause le système. Au XXe siècle, sous sa forme achevée de démocratie de masse, l'État a dû assumer également de plus en plus de tâches socio-économiques : en font partie non seulement la protection sociale, mais aussi les secteurs de l'éducation et de la santé, les réseaux de transport et de communication et toutes sortes d'infrastructures. Ces infrastructures sont devenues indispensables au fonctionnement de la société de travail industriellement développée, mais il est impossible de les organiser comme un processus de valorisation d'entreprise. Car c'est durablement, à l'échelle de toute la société et sur l'ensemble du territoire qu'elles doivent être disponibles : elles ne peuvent donc pas être soumises aux aléas de l'offre et de la demande imposées par le marché.
Mais comme l'État ne constitue pas une unité de valorisation autonome, il ne peut pas transformer lui-même du travail en argent. Il doit puiser l'argent dans le processus réel de valorisation pour financer ses tâches. Quand la valorisation se tarit, les finances de l'État se tarissent elles aussi. Le souverain social Ñ ou prétendu tel Ñ se révèle alors pleinement dépendant de l'économie fétichisée et aveugle de la société de travail. Il peut bien édicter toutes les lois qu'il veut : quand les forces productives ont grandi jusqu'à briser les cadres du système du travail, le droit positif de l'État, qui ne peut jamais se rapporter qu'à des sujets de travail, perd tout
fondement.
Avec un chômage de masse en augmentation constante, les recettes publiques provenant de la fiscalisation des revenus du travail se tarissent. Dès qu'est atteinte une masse critique de gens " superflus " Ñ qui ne peuvent être nourris, dans le cadre du capitalisme, que par la redistribution d'autres revenus financiers -, le système de protection sociale vole en éclats. Avec le processus accéléré de concentration du capital enclenché par la crise, processus qui transcende les frontières des économies nationales, se perdent aussi les rentrées fiscales réalisées grâce aux bénéfices des entreprises. Les États qui se battent pour que les groupes transnationaux investissent chez eux sont alors contraints au dumping fiscal, social et écologique par ces mêmes grands groupes.
C'est cette évolution même qui fait muter l'État démocratique en simple gestionnaire de la crise. Plus l'État se rapproche de l'état d'urgence financier, plus il se réduit à son noyau répressif. Les infrastructures sont ramenées aux besoins du capital transnational. Comme jadis dans les colonies, la logistique sociale se réduit progressivement à quelques places fortes économiques pendant que le reste sombre dans la désolation. Ce qui est privatisable est privatisé, même si par là de plus en plus d'individus sont exclus des prestations sociales les plus élémentaires. Quand la valorisation du capital se réduit à un nombre toujours plus restreint d'îlots sur le marché mondial, l'approvisionnement de la population sur l'ensemble du territoire national n'a plus d'importance.
Tant que des secteurs à l'importance économique immédiate ne sont pas en jeu, il est indifférent que les trains circulent ou que le courrier soit acheminé. L'éducation devient le privilège des gagnants de la globalisation. La culture intellectuelle et artistique se voit ramenée au critère de sa valeur marchande et dépérit. Le secteur de la santé devient infinançable et se désintègre dans un système à deux vitesses. C'est la loi de l'euthanasie sociale qui prévaut alors, d'abord en douce, ensuite au vu et au su de tous : qui est pauvre et " superflu " doit aussi mourir plus tôt.
Alors que les infrastructures d'intérêt général pourraient bénéficier de toutes les connaissances, capacités et moyens de la médecine, de l'éducation et de la culture, disponibles en surabondance, la loi irrationnelle de la société de travail - loi objectivée en " condition de financiabilité " Ñ veut que ces ressources soient mises sous séquestre, démobilisées et envoyées à la casse tout comme les moyens de production industriels et agricoles supposés ne plus être " rentables ". En dehors de la simulation répressive du travail par des formes de travail forcé et de travail bon marché et du démantèlement de toutes les prestations sociales, l'État démocratique transformé en système d'apartheid n'a plus rien à offrir à ses anciens citoyens du travail. À un stade plus avancé, l'administration de l'État finit tout simplement par s'effondrer, les appareils d'État se barbarisent en cleptocratie corrompue, l'armée en bandes de guerre mafieuses, la police en bandits de grand chemin.
Aucune politique au monde ne peut bloquer cette évolution, voire en inverser le cours. Car, dans son essence, la politique est une action qui est liée à l'État et qui, dans les conditions de la désétatisation, devient sans objet. L'" aménagement politique " des rapports sociaux, ce mot d'ordre des démocrates de gauche, se ridiculise chaque jour davantage. Hormis la répression sans fin, le démantèlement de la civilisation et le soutien actif à l'" horreur économique ", il n'y a plus rien à " aménager ". Comme la fin en soi de la société de travail est le postulat de la démocratie politique, il ne peut y avoir de régulation démocratico-politique pour la crise du travail. La fin du travail entraîne celle de la politique.
XIII/ La simulation de la société de travail
par le capitalisme de casino.
La conscience sociale dominante se ment systématiquement à elle-même sur la véritable situation de la société de travail. On excommunie idéologiquement les régions qui s'effondrent, on falsifie sans vergogne les statistiques du marché de l'emploi, on fait disparaître à coups de baguette médiatique les formes de la paupérisation. De façon générale, la simulation est la caractéristique centrale du capitalisme de crise. Cela vaut aussi pour l'économie elle-même. Si jusqu'à présent, du moins dans les pays occidentaux
centraux, il semble que le capital puisse accumuler même sans travail et que la forme pure de l'argent puisse continuer de garantir sans substance et par elle-même la valorisation de la valeur, c'est au processus de simulation des marchés financiers qu'est due cette apparence. Symétriquement à la simulation du travail par les mesures coercitives de la gestion démocratique du travail, s'est développée une simulation de la valorisation du capital par le décrochage spéculatif du système de crédits et des marchés boursiers
vis-à-vis de l'économie réelle.
La consomption de travail présent est remplacée par la consomption du travail futur, laquelle n'aura plus jamais lieu. Il s'agit en quelque sorte d'une accumulation de capital dans un " futur antérieur " fictif. Le capital-argent qui ne peut plus être réinvesti de manière rentable dans l'économie réelle et ne peut donc plus absorber de travail doit progressivement se rabattre sur les marchés financiers.
À l'époque du " miracle économique ", après la Seconde Guerre mondiale, la poussée fordiste de la valorisation ne reposait déjà plus tout à fait sur ses propres ressources. Avec une ampleur inconnue jusque-là, l'État se mit à lancer des emprunts qui dépassaient de loin ses recettes fiscales, parce qu'il ne pouvait plus financer autrement les conditions de base de la société de travail. L'État hypothéquait donc ses revenus réels futurs. C'est ainsi que, d'un côté, le capital-argent " excédentaire " se vit offrir une possibilité d'investissement en capital financier : on prêta de l'argent à l'État moyennant intérêts. Celui-ci acquittait ces intérêts à l'aide de
nouveaux emprunts et réinjectait aussitôt l'argent emprunté dans le circuit économique. D'un autre côté, il finançait ainsi les dépenses sociales et les investissements d'infrastructure, créant une demande artificielle (au sens capitaliste) parce que non couverte par une quelconque dépense de travail fordiste fut prolongé au-delà de sa portée originelle.
Ce moment - déjà simulateur - du processus de valorisation apparemment encore intact trouvait ses limites en même temps que l'endettement public. Les " crises d'endettement " des États, non seulement dans le " Tiers-Monde " mais aussi dans les métropoles, rendaient impossible une nouvelle expansion de ce type. Ce fut le fondement objectif du triomphe de la dérégulation néo-libérale qui devait, selon sa propre idéologie, s'accompagner d'une réduction draconienne des quotas prélevés par l'État sur le produit national. Mais en réalité la dérégulation et le démantèlement des tâches de l'État sont réduites à néant par les coûts de la crise, ne serait-ce que ceux engendrés par la répression et la simulation étatiques. Dans nombre de pays, la quote-part de l'État se trouve ainsi encore
augmentée.
Mais une nouvelle accumulation de capital ne peut plus être simulée par l'endettement de l'État. C'est pourquoi, depuis les années 80, la création supplémentaire de capital fictif s'est déplacée vers les marchés financiers. Là, il ne s'agit plus depuis longtemps de dividendes (la part de bénéfice sur la production réelle), mais seulement de gains sur les cours, de la plus-value spéculative des titres jusqu'à des proportions astronomiques. Le rapport entre l'économie réelle et le mouvement du marché financier spéculatif s'est inversé. La hausse des cours spéculatifs n'anticipe plus l'expansion économique réelle, mais, à l'inverse, la hausse survenue dans la création de plus-value fictive simule une accumulation réelle, qui n'existe déjà plus.
L'idole Travail est cliniquement morte, mais l'expansion apparemment utonomisée des marchés financiers la maintient en survie artificielle. Les entreprises industrielles réalisent des bénéfices qui ne proviennent plus de la vente et de la production de biens réels (depuis longtemps opération à perte), mais qui sont dus à la participation d'un département financier " futé " à la spéculation sur les marchés financiers et monétaires. Les budgets publics affichent des revenus qui ne proviennent plus des impôts ou des crédits, mais de la participation assidue de l'administration financière aux marchés spéculatifs. Par ailleurs, certains ménages dont les revenus réels provenant de salaires baissent de façon dramatique continuent de se permettre un niveau de consommation élevé en misant sur des bénéfices boursiers. Ainsi naît une nouvelle forme de demande artificielle qui, à son tour, entraîne une production réelle et, pour l'État, des rentrées fiscales réelles " sans fondement réel ".
De cette manière, le processus spéculatif ajourne la crise de l'économie mondiale. Mais comme la hausse de la plus-value fictive des valeurs boursières ne peut être que l'anticipation de la consomption de travail réel futur (dans une mesure astronomique proportionnelle) qui ne viendra jamais, l'imposture objectivée, après un certain temps d'incubation, ne manquera pas d'éclater au grand jour. L'effondrement des marchés émergents en Asie, en Amérique latine et en Europe de l'Est en a donné un avant-goût. Que les marchés financiers des centres capitalistes aux États-Unis, en Europe et au Japon s'écroulent aussi n'est qu'une question de temps !
Ce rapport est perçu de manière complètement déformée dans la conscience fétichisée de la société de travail, et même jusque chez les "critiques du capitalisme " traditionnels de droite comme de gauche. Fixés sur le fantôme du travail anobli en condition d'existence positive et transhistorique, ceux-ci confondent systématiquement cause et effet. Le fait que l'expansion spéculative des marchés financiers ajourne provisoirement la crise passe alors pour la cause de la crise. Les " méchants spéculateurs ", affirme-t-on avec plus ou moins d'affolement, seraient en train de détruire toute cette merveilleuse société de travail parce que, pour le plaisir, ils jetteraient par la fenêtre tout ce " bon argent ", dont il y aurait " bien assez ", au lieu de l'investir sagement et solidement dans de magnifiques " emplois " afin qu'une humanité ilote, obsédée de travail, puisse continuer à jouir du " plein-emploi ".
Ces gens-là ne veulent pas comprendre que ce n'est pas la spéculation qui a causé l'arrêt des investissements réels, mais que ceux-ci étaient déjà devenus non rentables à cause de la troisième révolution industrielle et que l'envolée spéculative n'en est qu'un symptôme. Depuis bien longtemps, l'argent, qui circule en quantité apparemment inépuisable, n'est plus " bon ", même au sens capitaliste ; il n'est plus que l'" air " chaud avec lequel on a gonflé la bulle spéculative. Toute tentative de dégonfler cette bulle par un quelconque projet d'imposition (" taxe Tobin ", etc.) afin d'orienter à nouveau le capital-argent vers les moulins de la société de travail, "bons " et bien " réels ", aboutira seulement à faire crever la bulle encore plus vite.
On préfère diaboliser " les spéculateurs " au lieu de comprendre qu'inexorablement nous devenons tous non rentables et que c'est le critère de la rentabilité même ainsi que ses bases, qui sont celles de la société de travail, qu'il faut attaquer comme obsolètes. Cette image de l'ennemi à bon marché, tous la cultivent : les extrémistes de droite et les autonomes, les braves syndicalistes et les nostalgiques du keynésianisme, les théologiens sociaux et les animateurs de télévision, bref tous les apôtres du " travail honnête ". Très rares sont ceux qui comprennent que, de là à remobiliser la folie antisémite, il n'y a qu'un pas : invoquer le capital réel " créateur "
et d'extraction nationale contre le capital financier " accapareur ", " juif " et international risque de devenir le dernier mot de la Gauche de l'Emploi intellectuellement aux abois. De toute façon, c'est déjà le dernier mot de la Droite de l'Emploi par nature raciste, antisémite et anti-américaine.
" Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être la mesure de la valeur d'usage.
[.] La production basée sur la valeur d'échange s'effondre de ce fait, et le procès de production matériel immédiat se voit lui-même dépouillé de sa forme mesquine et contradictoire. "
Karl Marx, Grundrisse, 1857-58
XIV/ Le travail ne se laisse pas redéfinir.
Après des siècles de dressage, l'homme moderne est tout simplement devenu incapable de concevoir une vie au-delà du travail. En tant que principe tout puissant, le travail domine non seulement la sphère de l'économie au sens étroit du terme, mais pénètre l'existence sociale jusque dans les pores de la vie quotidienne et de l'existence privée. Le " temps libre " (l'expression évoque déjà la prison) sert lui-même depuis longtemps à consommer des marchandises pour créer ainsi les débouchés nécessaires.
Mais par-delà même le devoir de consommation marchande intériorisé et érigé en fin en soi, l'ombre du travail s'abat sur l'individu moderne en dehors du bureau et de l'usine. Dès qu'il quitte son fauteuil télé pour devenir actif, tout ce qu'il fait prend aussitôt l'allure du travail. Le jogger remplace la pointeuse par le chronomètre, le turbin connaît sa renaissance post-moderne dans les clubs de gym rutilants et, au volant de leurs voitures, les vacanciers avalent du kilomètre comme s'il s'agissait d'accomplir la performance annuelle d'un routier. Même le sexe suit les normes industrielles de la sexologie et obéit à la logique concurrentielle des vantardises de talk-shows.
Si le roi Midas vivait encore comme une malédiction le fait que tout ce qu'il touchait se transformait en or, son compagnon d'infortune moderne, lui, a dépassé ce stade. L'homme du travail ne se rend même plus compte qu'en assimilant toutes les activités au modèle du travail, celles-ci perdent leurs qualités sensibles particulières et deviennent indifférenciées. Bien au contraire : seule cette assimilation à l'indifférenciation qui règne dans le monde marchand lui fait attribuer à ces activités un sens, une justification et une signification sociale. Par exemple, face à un sentiment tel que le deuil, le sujet de travail se trouve désemparé, mais la transformation du deuil en " travail du deuil " fait de ce " corps étranger émotionnel " une donnée connue dont on peut parler avec autrui. Même les rêves sont déréalisés et indifférenciés en " travail du rêve ", la dispute avec un être aimé en " travail relationnel " et le contact avec les enfants en " travail éducatif ". Chaque fois que l'homme moderne veut insister sur le sérieux de son activité, il a le mot " travail" à la bouche.
L'impérialisme du travail se traduit ainsi dans la langue de tous les jours. Nous sommes habitués à employer le mot " travail " non seulement à tout va, mais aussi à deux niveaux de signification différents. Depuis longtemps, le " travail " ne désigne plus seulement (comme ce serait plus juste) la forme d'activité capitaliste dans le turbin devenu sa propre fin, il est devenu synonyme de tout effort dirigé vers un but, faisant ainsi disparaître ses traces.
Ce flou conceptuel prépare le terrain à une critique aussi douteuse que courante de la société de travail, critique qui opère à l'envers,
c'est-à-dire en considérant l'impérialisme du travail de façon positive. On va même jusqu'à accuser la société de travail de ne pas encore assez dominer la vie avec sa forme d'activité propre, parce qu'elle donnerait au concept de travail un sens " trop restreint " qui excommunie moralement le " travail individuel " ou l'" auto-assistance " non rémunérée (le travail à la maison, l'aide entre voisins, etc.) et qui n'admet comme " vrai " travail que le travail salarié et commercialisable. Une réévaluation et une extension du concept de travail sont censées faire disparaître cette fixation sur un aspect particulier et les hiérarchisations qui en découlent.
Cette pensée ne vise donc pas l'émancipation des contraintes dominantes, mais un simple rafistolage sémantique. La conscience sociale est supposée conférer " réellement " les lettres de noblesse du travail à des formes d'activité extérieures à la sphère de production capitaliste et restées jusque-là inférieures : voilà comment on compte résoudre la crise manifeste de la société de travail. Mais l'infériorité de ces activités n'est pas seulement due à une certaine conception idéologique. Elle appartient à la structure fondamentale du système de production marchande ; et ce ne sont pas de gentilles redéfinitions morales qui pourront l'abolir.
Dans une société régie par la production marchande comme fin en soi, seul ce qui est représentable sous une forme monétaire peut passer pour une richesse réelle. Le concept de travail ainsi déterminé irradie certes souverainement sur toutes les autres sphères, mais seulement de manière négative, en montrant qu'elles dépendent de lui. Les sphères extérieures à la production marchande restent ainsi nécessairement dans l'ombre de la sphère de production capitaliste parce qu'elles ne s'intègrent pas à la logique abstraite d'entreprise qui vise l'économie de temps - aussi et surtout lorsqu'elles sont essentielles à la vie, comme le secteur d'activité séparé
(défini comme " féminin ") du foyer, de l'affection, etc.
À l'inverse d'une critique radicale du concept de travail, l'extension moralisatrice de ce concept ne voile pas seulement l'impérialisme social réel de l'économie marchande, mais s'intègre également à merveille dans les stratégies autoritaires de la gestion de la crise par l'État. Donner une " reconnaissance " sociale également au " travail ménager " et aux activités du " tiers-secteur "(2) en en faisant du travail à part entière, cette revendication, apparue dans les années 70, spéculait d'abord sur des transferts d'argent public. Mais l'État, à l'époque de la crise, inverse les rôles en mobilisant l'élan moral de cette revendication dans le sens du fameux " principe de subsidiarité "(3), et contre les espoirs matériels mêmes que cette revendication véhiculait.
Ce n'est pas l'autorisation de pouvoir racler les marmites déjà quasi vides des finances publiques qui se trouve au centre des louanges du " bénévolat " et du " service citoyen ". Ces louanges vont plutôt servir de prétexte au repli social de l'État, au programme de travail forcé en cours et à la lamentable tentative de faire supporter le poids de la crise en priorité aux femmes. Les institutions sociales officielles abandonnent leurs engagements sociaux et les remplacent par un appel à la mobilisation aussi aimable que peu coûteux : il appartient désormais à chacun de combattre la misère - la sienne et celle des autres - par sa propre initiative et bien sûr en oubliant les revendications matérielles. C'est ainsi qu'interprété faussement comme programme émancipateur, le fait de jongler avec la définition de la toujours sacro-sainte notion du travail favorise grandement l'État dans sa tentative de réaliser le dépassement du travail salarié en liquidant le salaire et en conservant le travail sur la terre brûlée de l'économie de marché. Cela prouve involontairement qu'aujourd'hui l'émancipation sociale ne peut pas avoir pour contenu la revalorisation du travail, mais seulement sa dévalorisation consciente.
" Des services simples et personnalisés peuvent, outre la prospérité matérielle, faire croître également la prospérité immatérielle. Ainsi le bien-être d'un client peut-il être augmenté lorsque des prestataires de services effectuent à sa place un travail pénible qu'il aurait dû faire lui-même. En même temps le bien-être des prestataires augmente quand leur amour-propre croît à la suite de quelque activité. Rendre un service simple et personnalisé vaut mieux pour le psychisme que de rester au chômage. "
Rapport de la Commission sur les questions d'avenir des États libres de Saxe et de Bavière, 1997
" Tiens-toi fermement au savoir-faire qui fait ses preuves dans le travail ; car la nature elle-même le confirme et y donne son consentement. Au fond, tu n'as guère d'autre savoir-faire que celui qui est acquis par le travail, le reste n'est qu'une hypothèse du Savoir. "
Thomas Carlyle, Travailler et non pas désespérer, 1843
XV/ La crise de la lutte d'intérêts.
On a beau refouler la crise fondamentale du travail et en faire un tabou, elle n'en marque pas moins tous les conflits sociaux actuels. Le passage d'une société d'intégration de masse à un ordre de sélection et d'apartheid n'a pas conduit à un nouveau round de la vieille lutte des classes entre capital et travail, mais à une crise idéologique de la lutte d'intérêts catégoriels qui reste enfermée dans la logique du système. Déjà, à l'époque de la prospérité, après la Seconde Guerre mondiale, le vieux pathos de la lutte des classes avait perdu de son éclat. Non pas parce que le sujet révolutionnaire " en soi " aurait été " intégré " par des menées manipulatrices ou corrompu par une prospérité douteuse, mais à l'inverse parce que le niveau de développement fordiste a fait apparaître l'identité logique du capital et du travail en tant que catégories socio-fonctionnelles d'une même formation sociale fétichiste. Enfermé dans la logique du système, le désir de vendre le plus cher possible la marchandise force de travail cessa d'apparaître pour ce qu'il n'était pas Ñ au-delà du système Ñ et se révéla pour ce qu'il était - un élément à l'intérieur du système.
Si, jusque dans les années 70, il s'agissait encore de conquérir, pour le plus grand nombre, une participation aux fruits vénéneux de la société de travail, les nouvelles conditions de crise engendrées par la troisième révolution industrielle ont même fait disparaître ce mobile-là. C'est seulement tant que la société de travail était en expansion que ses catégories socio-fonctionnelles ont pu mener leurs luttes d'intérêts à grande échelle. Mais, à mesure que la base commune tombe en ruine, les intérêts qui restent enfermés dans la logique du système ne peuvent plus être agrégés au niveau de toute la société. Commence alors une désolidarisation générale. Les travailleurs salariés désertent les syndicats, et les managers les organisations patronales. Chacun pour soi et le Dieu du système capitaliste contre tous : l'individualisation tant invoquée n'est qu'un autre symptôme de la crise dans laquelle se trouve la société de travail.
Pour autant que des intérêts puissent encore être agrégés, cela ne se produit qu'à l'échelle micro-économique. Car, de même que faire broyer sa vie pour l'entreprise - au mépris de toute tentative de libération sociale Ñ est presque devenu un privilège, de même la représentation des intérêts de la marchandise force de travail dégénère en un lobbying impitoyable pratiqué par des segments sociaux toujours plus petits. Qui accepte la logique du travail, doit maintenant accepter aussi la logique de l'apartheid. Garantir à sa propre clientèle étroitement délimitée qu'elle puisse vendre sa peau aux dépens de toutes les autres, c'est désormais le seul enjeu. Il y a belle lurette que salariés et délégués du personnel ne voient plus leur véritable adversaire dans le management de leur entreprise, mais dans les salariés des entreprises et des " sites " concurrents, peu importe que ce soit dans la localité voisine ou en Extrême-Orient. Et quand se pose la question de savoir qui sera liquidé lors de la prochaine poussée de rationalisation d'entreprise, alors même le département voisin et le collègue immédiat deviennent des ennemis.
La désolidarisation radicale ne concerne pas les seuls conflits économiques et syndicaux. Comme, dans la crise même de la société de travail, toutes les catégories fonctionnelles s'accrochent avec un acharnement accru à la logique de la société de travail Ñ laquelle veut que tout bien-être humain ne soit que le sous-produit d'une valorisation rentable Ñ le principe " Après moi le déluge " régit toutes les luttes d'intérêts. Tous les lobbies connaissent la règle du jeu et agissent en conséquence. Chaque franc perçu par la clientèle de l'un est perdu pour la clientèle de l'autre. Chaque coupe claire à l'autre bout du réseau social augmente la chance d'obtenir un petit délai de grâce supplémentaire. Le retraité devient l'adversaire naturel de tous les cotisants, le malade l'ennemi de tous les assurés sociaux et l'immigré l'objet de haine de tous les nationaux pris de panique.
C'est ainsi que le projet d'utiliser cette lutte d'intérêts qui reste prisonnière de la logique du système en tant que levier de l'émancipation sociale perd inéluctablement tout contenu. C'est alors que sonne le glas de la gauche classique. La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Aussi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation sociale au-delà du travail et de ses catégories-fétiches dérivées (valeur, marchandise, argent, État, forme juridique, nation, démocratie, etc.) rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l'échelle de toute la société. Et ce n'est que dans cette perspective que des luttes défensives et menées dans le cadre du système contre la logique de la lobbysation et de l'individualisation pourront être réagrégées ; mais désormais en se référant aux catégories dominantes, non plus de façon positive, mais de façon négatrice et stratégique.
Jusqu'à présent, la gauche s'est efforcée d'esquiver la rupture avec les catégories de la société de travail. Elle banalise les contraintes du système en une simple idéologie et la logique de la crise en un simple projet politique des " dominants ". La nostalgie social-démocrate et keynésienne se substitue à la rupture avec les catégories du travail. Au lieu de viser une nouvelle universalité concrète de formation sociale située au-delà du travail abstrait et de la forme-argent, la gauche essaie désespérément de s'accrocher à la vieille universalité abstraite de l'intérêt enfermé dans la logique du système. Mais ces tentatives restent elles-mêmes abstraites et ne peuvent plus intégrer aucun mouvement social de masse, parce qu'elles feignent d'ignorer les conditions réelles de la crise.
Cela vaut surtout pour la revendication d'un salaire social ou d'un revenu minimum garanti. Au lieu d'associer les luttes concrètes de résistance sociale contre certaines mesures du régime d'apartheid à un programme général contre le travail, ce type de revendication crée une fausse universalité de la critique sociale. Mais cette critique reste totalement abstraite, dans la logique du système et impuissante. Quant à la concurrence engendrée par la crise sociale, on ne la dépassera pas de la sorte. Par ignorance, on suppose que la société de travail globalisée continuera de se perpétuer éternellement, car d'où viendrait l'argent pour financer ce revenu minimum garanti par l'État, sinon de procès de valorisation réussis ? Qui mise sur un tel " dividende social " (l'expression en dit long) mise aussi subrepticement sur la position privilégiée de " son " pays au sein de la concurrence globale. Car seule la victoire dans la guerre mondiale des marchés permettrait provisoirement de nourrir chez soi quelques millions de bouches " inutiles " (au sens capitaliste du terme) Ñ à l'exclusion de tous ceux qui n'ont pas le bon passeport, cela va sans dire.
Les bricoleurs réformistes de la revendication du salaire social veulent ignorer la nature capitaliste de la forme-argent. En définitive, il ne s'agit pour eux que de sauver entre le sujet de travail capitaliste et le sujet consommateur de marchandises, ce dernier. Plutôt que de mettre en cause le mode de vie capitaliste tout court, il faut que le monde continue, malgré la crise du travail, d'être enseveli sous des avalanches de carcasses d'automobiles puantes, d'ignobles tours de béton et de camelote marchande, et ce, pour la seule liberté que les hommes sont encore à même d'imaginer : la liberté de choix devant les rayons des supermarchés.
Mais même cette perspective triste et bornée demeure illusoire. Ses partisans à gauche et les théoriciens analphabètes qui la défendent ont oublié que, dans le capitalisme, la consommation marchande ne sert jamais simplement à satisfaire les besoins, mais qu'elle est toujours une fonction du mouvement de valorisation. Quand la force de travail est invendable, même les besoins élémentaires sont considérés comme d'éhontées prétentions luxueuses qu'il convient de réduire au minimum. Et c'est justement à cela que le programme du salaire social servira de vecteur : il sera l'instrument de la baisse des dépenses publiques et la version misérable de l'aide sociale, qui remplace les systèmes de protection sociale en pleine décomposition. C'est en ce sens que le maître à penser du néo-libéralisme, Milton Friedman, a inventé le concept de salaire social, avant qu'une gauche désarmée n'y découvre une " planche de salut ". Et c'est avec ce contenu qu'il deviendra réalité - ou pas du tout.
" Il s'avère que, selon les inéluctables lois de notre monde, certains êtres humains doivent être dans le besoin. Ce sont les malheureux qui, à la grande loterie de la vie, ont tiré un numéro perdant. "
Thomas Robert Malthus
XVI/ Le dépassement du travail.
Contrairement à la lutte d'intérêts catégoriels qui reste prisonnière de la logique du système, la rupture avec les catégories du travail ne peut pas compter sur un camp social tout fait et objectivement déterminé. Elle rompt avec les faux impératifs d'une " seconde nature " : son exécution ne sera donc pas quasi automatique, mais une " conscience " négatrice - un refus et une révolte sans l'appui d'une quelconque " loi de l'histoire ". Le point de départ de cette rupture ne peut pas être un nouveau principe abstraitement universel, mais seulement le dégoût qu'éprouve l'individu face à sa propre existence en tant que sujet de travail et face à la concurrence, ainsi que le refus catégorique de devoir continuer à survivre ainsi à un niveau toujours plus misérable.
Malgré sa suprématie absolue, le travail n'est jamais parvenu à effacer tout à fait la répulsion à l'égard des contraintes qu'il impose. À côté de tous les fondamentalismes régressifs et de toute la folie concurrentielle engendrée par la sélection sociale, il existe aussi un potentiel de protestation et de résistance. Le malaise dans le capitalisme existe massivement, mais il est refoulé dans la clandestinité socio-psychique, où il n'est pas sollicité. C'est pourquoi il faut créer un nouvel espace intellectuel libre où l'on puisse penser l'impensable. Il faut briser le monopole de l'interprétation du monde détenu par le camp du travail. La critique théorique du travail joue ici le rôle d'un catalyseur. Elle doit combattre de manière frontale les interdits de pensée dominants et énoncer aussi ouvertement que clairement ce que personne n'ose savoir, mais que beaucoup ressentent : la société de travail est arrivée à sa fin ultime. Et l n'y a aucune raison de regretter son trépas.
Seule une critique du travail, nettement formulée et accompagnée du débat théorique nécessaire, peut créer ce nouveau contre-espace public, condition indispensable pour que se constitue un mouvement social pratique contre le travail. Les querelles internes du camp du travail se sont épuisées et deviennent toujours plus absurdes. Il est d'autant plus urgent de redéfinir les lignes de conflit social sur lesquelles peut se sceller un pacte contre le travail.
Il s'agit donc d'esquisser les objectifs qui sont possibles pour un monde qui aille au-delà du travail. Le programme contre le travail ne se nourrit pas d'un corpus de principes positifs, mais de la force de la négation. Si, pour les hommes, l'instauration du travail est allée de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société de travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé. Les ennemis du travail aspireront donc à la formation de fédérations mondiales d'individus librement associés qui arracheront à la machine du travail et de la valorisation tournant à vide les moyens d'existence et de production et en prendront les commandes. Seule la lutte contre la monopolisation de toutes les ressources sociales et des potentiels de richesse par les puissances aliénantes du marché et de l'État permet de conquérir les espaces sociaux de l'émancipation.
Cela implique aussi de combattre la propriété privée d'une manière nouvelle. Jusqu'à présent, la gauche ne considérait pas la propriété privée comme la forme juridique du système de production marchande, mais uniquement comme le mystérieux pouvoir subjectif que les capitalistes auraient de " disposer " des ressources. Ainsi a pu naître l'idée absurde de vouloir dépasser la propriété privée sur le terrain même de la production marchande. En général, la propriété d'État (" nationalisation ") apparaissait donc comme le contraire de la propriété privée. Mais l'État n'est que la communauté coercitive extérieure ou l'universalité abstraite des producteurs de marchandises socialement atomisés. Et par conséquent la propriété d'État n'est qu'une forme dérivée de propriété privée Ñ peu importe qu'elle soit affublée ou non de l'adjectif " socialiste ".
Avec la crise de la société de travail, la propriété privée devient aussi obsolète que la propriété d'État, car ces deux formes de propriété présupposent le procès de valorisation. Voilà pourquoi les moyens matériels qui leur correspondent sont en friche et mis sous séquestre. Et les employés de l'État, des entreprises ou de l'appareil judiciaire veillent jalousement à ce que cela reste ainsi et que les moyens de production pourrissent plutôt que de servir à un autre but. La conquête des moyens de production par les associations libres contre la gestion coercitive de l'État et de l'appareil judiciaire ne peut donc avoir qu'une signification : les moyens de production ne seront plus mobilisés dans le cadre de la production marchande pour approvisionner des marchés anonymes.
La discussion directe, l'accord et la décision commune des membres de la société sur l'utilisation judicieuse des ressources remplaceront la production marchande, tandis que se réalisera l'identité socio-institutionnelle entre producteurs et consommateurs (impensable sous le joug de la fin en soi capitaliste). Les institutions aliénées du marché et de l'État seront remplacées par un réseau de conseils dans lequel, du quartier au monde entier, les associations libres détermineront le flux des ressources en fonction d'une raison sensible, sociale et écologique.
Ce ne sera plus la fin en soi du travail et de l'" emploi " qui déterminera la vie, mais l'organisation de l'utilisation judicieuse de possibilités communes, contrôlée par l'action sociale consciente et non par quelque " main invisible " automate. On s'appropriera la richesse produite directement en fonction des besoins et non de la " solvabilité ". En même temps que le travail disparaîtront ces universalités abstraites que sont l'argent et l'État. Les nations séparées seront remplacées par une société mondiale qui n'aura plus besoin de frontières : chaque homme pourra y circuler librement et solliciter partout l'hospitalité.
La critique du travail est une déclaration de guerre à l'ordre existant, elle ne vise pas à la création d'espaces " protégés ", de niches, coexistant pacifiquement avec l'ordre existant et ses contraintes. Le mot d'ordre de l'émancipation sociale ne peut être que : Prenons ce dont nous avons besoin ! Ne courbons plus l'échine sous le joug des marchés de l'emploi et de la gestion démocratique de la crise ! La condition en est que de nouvelles formes d'organisations sociales (associations libres, conseils) contrôlent les conditions de la reproduction à l'échelle de toute la société. Cette revendication distingue radicalement les ennemis du travail de tous les politiciens aménageurs de niches et de tous les esprits bornés qui visent un socialisme alternatif à la sauce rouge-verte.
La domination du travail divise l'individu. Elle sépare le sujet économique du citoyen, l'homme du travail de l'homme du temps libre, ce qui est abstraitement public de ce qui est abstraitement privé, la masculinité socialement instituée de la féminité socialement instituée, et elle place les individus isolés devant leur propre lien social comme devant quelque chose d'étranger qui les domine. Les ennemis du travail aspirent au dépassement de cette schizophrénie grâce à l'appropriation concrète du lien social par des hommes agissant de manière consciente et autoréflexive.
Le " travail " est par nature l'activité asservie, inhumaine, asociale, déterminée par la propriété privée et créatrice de la propriété privée. Par conséquent l'abolition de la propriété privée ne devient une réalité que si on la conçoit comme abolition du " travail "
Karl Marx, À propos de Friedrich List, " le Système national de l'économie politique ", 1845
XVII/ Contre les partisans du travail :
un programme des abolitions.
On reprochera aux ennemis du travail de n'être que des rêveurs. L'histoire aurait prouvé qu'une société qui ne se fonde pas sur les principes du travail, de la contrainte à la performance, de la concurrence libérale et de l'égoïsme individuel ne peut pas fonctionner. Voulez-vous donc prétendre, vous qui faites l'apologie de l'état de choses existant, que la production marchande capitaliste a vraiment donné à la majorité des hommes une vie à peu près acceptable ? Appelez-vous cela " fonctionner ", quand c'est justement la croissance vertigineuse des forces productives qui rejette des milliards d'hommes en dehors de l'humanité et que ceux-ci doivent s'estimer heureux de survivre sur des décharges publiques ? Quand des milliards d'autres hommes ne peuvent supporter la vie harassante sous le diktat du travail qu'en s'isolant des autres, qu'en se mortifiant l'esprit et qu'en tombant malades physiquement et mentalement ? Quand le monde est transformé en désert simplement pour que l'argent engendre davantage d'argent ? Soit ! C'est effectivement la façon dont " fonctionne " votre grandiose système du travail. Eh bien, nous ne voulons pas accomplir de tels exploits !
Votre autosatisfaction se fonde sur votre ignorance et votre mauvaise mémoire. La seule justification que vous trouvez à vos crimes présents et futurs, c'est l'état du monde et celui-ci n'est fondé que sur vos crimes passés. Vous avez oublié et refoulé les massacres d'État nécessaires à l'intériorisation de votre " loi naturelle ", loi selon laquelle c'est presque une chance d'être " employé " à des activités déterminées par d'autres et de se faire vampiriser toute son énergie pour la fin en soi abstraite de l'idole de votre système. Pour que l'humanité soit en état d'intérioriser la domination du travail et de l'égoïsme, il a d'abord fallu extirper dans les anciennes sociétés agraires toutes les institutions d'auto-organisation et de coopération autodéterminée. Peut-être les jeux sont-ils faits. Nous ne sommes pas exagérément optimistes. Nous ne pouvons pas savoir si les hommes réussiront à se libérer de cette existence conditionnée. La chose est indécise : le déclin du travail peut conduire soit à la victoire sur la folie du travail, soit à la fin de la civilisation.
Vous nous objecterez qu'avec l'abolition de la propriété privée et de la contrainte d'avoir à gagner de l'argent, toute activité cessera et qu'une oisiveté générale s'installera. Vous avouez donc que l'ensemble de votre système " naturel " ne repose que sur la contrainte ? Et que c'est pour cette raison que vous craignez la paresse comme un péché mortel contre l'esprit de l'idole Travail ? Mais les ennemis du travail n'ont rien contre la paresse. L'un de leurs buts prioritaires est de rétablir cette culture de l'oisiveté que toutes les sociétés antérieures ont connue et qui fut anéantie pour que s'impose un productivisme effréné et privé de sens. C'est pourquoi les ennemis du travail fermeront d'abord, sans les remplacer, toutes les branches de la production qui ne servent qu'à maintenir mpitoyablement la fin en soi délirante du système de production marchande.
Nous ne parlons pas seulement des secteurs d'activité qui représentent manifestement un danger public, comme les industries de l'automobile, de l'armement ou du nucléaire, mais aussi de la production de ces nombreuses prothèses de signification et de ces ineptes objets de divertissement supposés faire miroiter aux hommes de travail un ersatz d'existence pour leurs vies gâchées. Disparaîtra aussi l'immense part de ces activités qui n'existent que parce qu'il faut que la production de masse passe dans le moule de la forme-argent et du marché. Ou bien pensez-vous que les comptables, les spécialistes en marketing et les vendeurs, les V.R.P. et les publicitaires resteront nécessaires quand les choses seront produites en fonction des besoins et que tous prendront simplement ce dont ils ont besoin ? Et pourquoi faudrait-il encore des inspecteurs des impôts et des policiers, des travailleurs sociaux et des administrateurs de la misère s'il n'y a plus de propriété privée à protéger, ni de misère sociale à administrer, et si personne n'a plus à être dressé au respect des contraintes aliénantes du système ?
Nous entendons déjà votre cri : " Et tous ces emplois ! " Eh bien, parlons-en. Calculez donc un peu le temps dont l'humanité se prive chaque jour simplement pour accumuler du " travail mort ", administrer les hommes et huiler les rouages du système dominant. Du temps pendant lequel nous pourrions tous nous prélasser au soleil au lieu de nous éreinter à des choses sur le caractère destructeur, répressif et grotesque duquel on a écrit des bibliothèques entières. Mais soyez sans crainte ! La disparition des contraintes du travail n'entraînera nullement celle de toute activité.
C'est l'activité qui changera de nature dès lors qu'elle ne sera plus enfermée dans une sphère de temps uniformes et linéaires, désensualisés, et sans autre fin qu'elle-même, mais qu'elle pourra suivre son propre rythme, variable selon les individus et s'intégrant dans un projet de vie personnel.
Et quand, également, dans les grandes structures de production, les hommes détermineront eux-mêmes le rythme au lieu de se laisser dominer par le diktat de la valorisation d'entreprise. Pourquoi se laisser harceler par les exigences insolentes d'une concurrence imposée ? Il faut redécouvrir la lenteur.
Bien sûr, les activités domestiques et de soins apportés aux hommes Ñ activités qui, dans la société de travail, sont rendues invisibles, séparées et définies comme " féminines " - ne disparaîtront pas. Il est aussi peu question d'automatiser des activités telles que cuisiner ou changer les couches des nouveaux-nés. Quand, en même temps que le travail, on aura aboli la séparation des sphères sociales, alors ces activités nécessaires pourront faire partie du domaine de l'organisation sociale consciente, au-delà des assignations sexuelles. Elles perdront leur caractère répressif, dès lors qu'elles ne se subordonneront plus les individus mais qu'elles seront accomplies au gré des circonstances et des besoins aussi bien par les hommes que par les femmes.
Nous ne disons pas qu'ainsi toute activité deviendra plaisante. Quelques-unes le seront plus, d'autres moins. Bien sûr, il y aura toujours des activités qu'il sera nécessaire d'accomplir. Mais pourquoi s'en faire, si la vie ne s'en trouve plus dévorée ? Et puis les choses librement accomplies seront toujours plus nombreuses. Car l'activité constitue un besoin autant que le loisir. Même le travail n'a pas pu entièrement effacer ce besoin, mais il l'a instrumentalisé et vidé de son sang comme un vampire.
Les ennemis du travail ne sont les fanatiques ni d'un activisme aveugle, ni d'une inaction tout aussi aveugle. Le loisir, l'activité nécessaire et les activités librement choisies doivent être mis dans un rapport sensé, en conformité avec les besoins et les contextes de vie. Une fois soustraites aux impératifs capitalistes du travail, les forces productives modernes étendront massivement le temps libre de tous. Pourquoi passer des heures jour après jour dans les usines et les bureaux quand des machines peuvent nous dispenser de la plus grande part de ces activités ? Pourquoi faire suer des centaines de corps quand quelques moissonneuses-batteuses suffisent? Pourquoi laisser l'esprit se perdre dans une tâche routinière qu'un ordinateur peut exécuter facilement ?
Cependant, pour atteindre ces buts, on ne peut reprendre qu'une infime part de la technique dans sa forme capitaliste. La majeure partie des structures techniques doivent être complètement transformées, car elles ont été élaborées d'après les normes bornées de la rentabilité abstraite, tout comme, pour la même raison, bien des possibilités techniques n'ont pas du tout été développées. Quoique l'électricité à base d'énergie solaire puisse être produite partout, la société de travail a besoin de gigantesques centrales nucléaires qui constituent une menace pour la vie. Et quoique les méthodes d'une production agricole respectueuse de l'environnement soient connues depuis longtemps, le calcul financier abstrait déverse des tonnes de poison dans l'eau, détruit les sols et empoisonne l'air. Et quoiqu'on puisse produire la plupart des choses facilement, sur place sans avoir à utiliser beaucoup de moyens de transports, on envoie des pièces détachées et des vivres faire trois fois le tour du globe pour des raisons relevant uniquement de la gestion d'entreprise. Une part considérable de la technique capitaliste est aussi insensée et superflue que la dépense d'énergie humaine qui lui est liée.
Par là, nous ne vous disons rien de nouveau. Et pourtant vous ne tirerez jamais aucune conséquence de ce que vous savez très bien vous-mêmes. Car vous vous refusez à toute décision consciente : quels moyens de production, de transport et de communication est-il raisonnable d'utiliser ? Quels sont ceux qui sont nuisibles ou simplement superflus ? Plus vite vous ânonnez votre mantra de la liberté démocratique, plus grand est votre acharnement à refuser la liberté de décision sociale la plus élémentaire, parce que vous voulez continuer à servir le cadavre dominant du travail et ses pseudo-" lois naturelles ".
Le travail lui-même est nuisible et funeste, non seulement dans les conditions présentes, mais en général dans la mesure où son but est le simple accroissement de la richesse ; voilà ce que démontrent les économistes, sans en être conscients.
Karl Marx, Manuscrits de 1844
Notre vie, c'est d'être assassinés par le travail. Nous gigotons au bout de a corde pendant soixante ans. Mais nous allons la couper à présent. À la lanterne !
Georg Büchner, la Mort de Danton, 1835
XVIII/ La lutte contre le travail est une lutte antipolitique.
Le dépassement du travail n'est pas une douce utopie. Sous sa forme actuelle, la société mondiale ne pourra pas durer encore cinquante ou cent ans. Mais que les ennemis du travail aient à faire à une idole Travail déjà cliniquement morte ne rend pas forcément leur tâche plus facile. Car plus la crise de la société de travail s'aggrave et les tentatives de rafistolage avortent, plus se creuse le fossé entre l'isolement des monades sociales impuissantes et les exigences d'un mouvement d'appropriation qui englobe toute la société. La barbarisation croissante des rapports sociaux dans de vastes régions du monde montre que la vieille conscience dominée par la concurrence et le travail se maintient mais à un niveau toujours plus bas. Malgré tous les signes d'un malaise dans le capitalisme, la crise paraît spontanément prendre la forme d'une décivilisation qui s'effectue par poussées.
C'est justement face à des perspectives aussi négatives qu'il serait fatal de faire passer au second plan la critique pratique du travail comme programme social global, en se limitant à l'instauration d'une économie de survie précaire sur les ruines de la société de travail. La critique du travail n'a de chance que si elle lutte contre le courant de la désocialisation, au lieu de se laisser emporter par lui. Cependant, ce n'est plus par la politique démocratique qu'il faut défendre ce qui fonde la civilisation, mais contre elle.
Qui aspire à l'appropriation émancipatrice de l'ensemble du système social et à sa transformation peut difficilement ignorer l'instance qui, jusqu'à présent, en organise les conditions générales. Il est impossible de se révolter contre l'expropriation des potentiels sociaux sans se trouver confrontés à l'État. Car l'État ne gère pas seulement à peu près la moitié de la richesse sociale : il garantit aussi la subordination de tous les potentiels sociaux aux impératifs de la valorisation. De même que les ennemis du travail ne peuvent ignorer l'État et la politique, de même ils refuseront de jouer le jeu de l'État et de la politique.
Puisque la fin du travail est aussi la fin de la politique, un mouvement politique pour le dépassement du travail serait une contradiction dans les termes. Les ennemis du travail font valoir des revendications face à l'État, mais ils ne constituent pas un parti politique et ils n'en constitueront jamais un. Le but de la politique ne peut être que la conquête de l'appareil d'État pour perpétuer la société de travail. Les ennemis du travail ne veulent donc pas s'emparer des commandes du pouvoir, mais les détruire. Leur lutte n'est pas politique, elle est antipolitique.
Puisque à l'époque moderne l'État et la politique se confondent avec le système coercitif du travail, ils doivent disparaître avec lui. Tout le verbiage à propos d'une renaissance de la politique n'est que la tentative désespérée de ramener la critique de l'horreur économique à une action étatique positive. Mais l'auto-organisation et l'autodétermination sont le contraire même de l'État et de la politique. La conquête de libres espaces socio-économiques et culturels ne s'effectue pas par les voies détournées de la politique, voies hiérarchiques ou fausses, mais par la constitution d'une contre-société.
La liberté ne consiste pas à se faire broyer par le marché ni régir par l'État, mais à organiser le lien social soi-même - sans l'entremise d'appareils aliénés. Par conséquent, les ennemis du travail ont à trouver de nouvelles formes de mouvement social et à créer des têtes de pont pour reproduire la vie au-delà du travail. Il s'agit de lier les formes d'une pratique de contre-société au refus offensif du travail.
Les puissances dominantes peuvent bien nous considérer comme des fous parce que nous voulons rompre avec leur système coercitif irrationnel ! Nous n'avons à y perdre que la perspective d'une catastrophe vers laquelle ils nous conduisent. Au-delà du travail, nous avons un monde à gagner.
Prolétaires de tous les pays, finissez-en !
(Traduit de l'allemand)
*Le groupe Krisis n'a rien à voir avec la revue d'extrême-droite, de droite extrême, ou toute autre appellation qu'on voudra, franchaise Krisis, dirigée par Alain de Benoist
(1) Les exemples sont, bien entendu, empruntés à la réalité allemande. Le lecteur francophone transposera aisémentà la réalité de son pays, très peu différente (NdT).
(2) Désigne la part de l'économie qui ne relève pas directement de l'économie de marché officielle ou de l'État, à savoir le travail personnel, l'économiesouterraine, l'économie alternative (NdT).
(3) Terme emprunté au jargon des eurocrates. Désigne le principe selon lequel toute décision doit être prise à l'échelon national le plus proche du citoyen, à moins qu'elle ne relève des instances européennes (NdT).
